Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves; mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens, deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.
La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et c’est sur une constitution libre et républicaine, que Mably place, pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser toutes ces landes de notre ancienne histoire.
La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme, qu’il regarde comme un phénomène en politique, que Mably s’est arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote, le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique, qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre, que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être heureuse, sans opprimer les autres».
Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle justesse et quelle sagacité, Mably trace la naissance et les progrès du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence. Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos antiquités.
L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que la suite des observations existe[], et sans doute, ils n’en seront pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que Mably n’a point trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges.
[] Note des Éditeurs. La suite dont parle ici l’abbé Brizard, est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.
Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois, non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables ou de l’allégorie.
C’est le parti que prit Mably. Pour mieux frapper ses contemporains, pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de Phocion, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon, c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens. Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs, enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet, que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la politique de Philippe.
Voilà celui que Mably a choisi pour donner des leçons aux modernes Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de ce grand homme!
Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie; il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la république.