L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance, l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le secret de leurs forces et leurs vrais intérêts!

Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de Mably, car nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans; c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont attachés les succès durables. Mably se montra le rival des Grotius et des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus.

Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur décadence.

Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats les mœurs et la liberté.

Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir; ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide: Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains.

Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. Mably suit la fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire; c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états; que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin, Mably présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent, les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique, le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice de Rome.

Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions, de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles de la Grèce et de Rome, Mably avoit vu des vertus et des hommes extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura tous les gouvernemens modernes.

Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin, quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute, des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. Mably résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.

Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates, raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens, n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales, débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens, marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période, déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire.

Mably tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire que nous ayons encore du gouvernement de la France.