La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique, la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce, il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite, où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même, il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des passions dans chaque individu, et leur développement dans la société: de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats, de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits.
Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales: il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans celle des anciens, dont il fit sa principale étude.
Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique, afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier de tous ces membres épars, et donna son Droit public de l’Europe, fondé sur des traités.[a]
[a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la notice des ouvrages de l’abbé Mably, dans les notes historiques sur cet éloge No. III.[3].
Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force; tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille. Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix, trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie, qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale.
C’est à ce premier anneau que Mably attacha cette longue chaîne de traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe. Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos, c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes, c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes; c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes; c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute, il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices, ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie et envers l’humanité?
C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir la paix et l’union parmi les hommes.
La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé l’Europe.
Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux, s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. Mably s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui, il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de la ruse.
Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures, éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont Mably nous a tracé l’image.