Par l’Abbé BRIZARD.
Non ego, Te, meis
Chartis, inornatum silebo.
Horace, lib. IV, Ode VIII.
Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité. Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux. L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde, le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses, de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il trouva pourtant des amis et des lecteurs.
Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire: recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.
Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens, et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des sages que je parle.
Gabriel Bonnot de Mably naquit vers le commencement du siècle.[1] Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter, ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire, ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton général de son siècle.
Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile. Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage, mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit venue prêter des armes à son éloquence.