Pour gouverner les hommes, et les conduire au bonheur que leur nature comporte, il faut les connoître, il faut avoir porté le flambeau dans les profondeurs du cœur humain; il faut des talens, des connoissances et des vertus. Mably nous présente cette heureuse réunion; il a médité pour nous, il a écrit pour nous; ses écrits sont l’héritage qu’il nous a légué, c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité a été l’objet de ses longs travaux; il nous a tracé la marche qui y conduit, c’est à nous à la suivre; pour parvenir à ce but, garantissons-nous de l’erreur et du vice qui nous en éloigneroient. Quand les destinées d’une nation sont entre les mains de l’ignorance et de la corruption, le peuple est en proie à tous les maux; il n’a alors d’autre ressource que d’appeler à son secours, la sagesse du philosophe, les lumières du législateur, la prudence et la vertu de l’administrateur. Les maladies politiques ne sont pas l’ouvrage de la nature ni du peuple, elles sont celui des législateurs et des administrateurs; leur guérison demande des remèdes efficaces; des palliatifs ne feroient qu’empirer le mal. Les ouvrages de Mably contiennent ces remèdes. Heureux les peuples, dont les gouverneurs auront la prudence, la sagesse et le courage de les employer!
Les peuples aiment autant la vérité, que les gouverneurs la craignent; la cacher, est une trahison, la crainte de la dire, une lâcheté. Les révolutions qui entraînent tant de maux après elles, ne sont que l’effet d’une injuste et odieuse administration. Quand les peuples sont gouvernés avec justice, ils sont tranquilles et heureux; ils aiment le gouvernement, ils aiment les lois, ils respectent les magistrats, ils leur obéissent, et les magistrats obéissent aux lois.
Si les magistrats flattent le peuple, c’est qu’ils veulent le corrompre et l’asservir. Un peuple trompé, peut tout bouleverser, et du sein de la liberté, il passe aux horreurs du despotisme. Toutes ces tristes vérités se trouvent consignées, avec une effrayante évidence, dans les ouvrages de Mably. Que les magistrats en fassent le sujet de leurs sérieuses méditations; le bonheur ou le malheur des peuples sont dans leurs mains, ils répondent au temps présent et à la postérité, de tous les maux qu’ils auroient pu éviter.
La nature a donné à l’homme, des besoins, le sentiment du juste et de l’injuste, le désir du bonheur; ces premiers élémens de la société, mis en œuvre par les lumières et la sagesse, feront la gloire des magistrats et la félicité publique, qui est le but de toute bonne politique.
Je devois à la mémoire de Mably, je devois à l’amitié qu’il avoit pour moi, et comme un de ses exécuteurs testamentaires, je devois à toutes les sociétés politiques, la publication de tous ses ouvrages; en remplissant ce devoir, j’ai encore versé des larmes sur la perte de ce grand homme.
ARNOUX.
ÉLOGE HISTORIQUE
DE
L’ABBÉ DE MABLY,
Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des inscriptions et belles lettres, en 1787.