On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens; mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes.

Note IIIe. relative aux [pag. 8] et [80] de l’Éloge.

Notice des ouvrages de l’abbé Mably, par ordre chronologique.

[3] L’abbé de Mably n’est pas encore assez connu. Nous avions d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous contenterons de donner ici une notice chronologique de ses ouvrages.

1o. Parallèle des Romains et des Français.

Deux volumes in-12, 1740.

([Page 15] de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen plus éclairé que l’abbé de Mably sur leurs intérêts. (Mercure d’octobre 1740, page 2210, 2217).

L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais, et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux, n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle, &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.)

Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère, et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les observations sur l’histoire de France.

Mably étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour, le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux qui étoient présens, et le mit en pièces.