[4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce d’ostentation, même celle de la vertu, Mably semble avoir tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge d’un législateur est tout entier dans ses lois.

Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux que nous avons déjà cités.

Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de choses dont je n’ai que faire!»

Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires, afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de regarder ses domestiques comme des amis malheureux.»

Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage. On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place.

M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de Mably de se mettre sur les rangs pour l’académie française; Mably refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu par ce noble procédé, Mably n’osa persister, et fut comme forcé de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée, et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.—«Pourquoi? Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu, ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable d’ingratitude.»

Condillac se chargea de la négociation, et les choses en demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de l’abbé de Mably, et lui-même est membre de l’académie française.

Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé.

Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à son plus haut période de gloire et de puissance, Mably prédit la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe, tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.»

Note V et dernière, [page 90] de l’Éloge.