CHAPITRE III.

Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du gouvernement démocratique des Français.—Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande que celle qui leur étoit attribuée par la loi.—Tyrannie des grands.—Établissement des seigneuries.

Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques. Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens, de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec des préjugés opposés.

Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine; et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil, ou dont on se rachetoit par une composition.

Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles, portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens, et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire observer?

Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens. Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent insensiblement de leurs anciens principes politiques.

Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement.

Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie, sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire, la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle, et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer.

Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands, qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide; les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes, les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, les autres ne demandoient qu’à être esclaves.

Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les autres ordres de la nation.