Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres, et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public.

Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain, revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.»

Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation, si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions, eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie. Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés.

Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les plus distingués.

Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même, s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des fiefs.

Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite des partages survenus dans les successions, les Français voyoient diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis, qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés.

Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament; autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout, parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de Germanie.

Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands, qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans, ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos seigneuries[19] patrimoniales.

Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée, et de la reconnoissance qu’elle méritoit.

En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis, partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur.