Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et, s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous, aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens, le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot, incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir que les mêmes intérêts, et de former un seul corps.
Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté; parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux, plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs peuples qui avoient leurs coutumes particulières.
Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement, qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre, gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition, quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir, il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son bonheur.
Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance, devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains ignorantes.
Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la nation.
Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative; mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui.
En effet, pour peu qu’on soit instruit des causes qui, dans tous les temps et dans tous les pays libres ont occasionné des désordres et des révolutions, on jugera sans peine que rien n’est plus dangereux que de confier à la même personne l’exécution des lois dans toutes les branches différentes de la société. Il n’est pas possible que cette masse énorme d’autorité ne donne enfin au simple protecteur des lois le droit de les éluder, de les violer et d’en faire à son gré de nouvelles. Il acquerra une considération qui insensiblement le fera regarder comme un maître. D’ailleurs, la puissance législative ne pouvant pas faire des lois qui aient tout prévu, il faut nécessairement qu’elle voie languir une foule d’affaires, multiplier les abus, et perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; ou qu’elle abandonne à la puissance exécutrice le privilége de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens provisoires.
Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir que pour le bien de la nation. Mais une pareille prérogative pouvoit devenir d’autant plus dangereuse entre les mains de son successeur, qu’il seroit assez riche pour se faire des créatures, et s’emparer de toute l’autorité que les fils de Clovis avoient possédée. Sans parler des bénéfices de Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine de la couronne depuis l’élévation de Pepin au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient prodigieusement augmenté ses domaines, et comme ce prince, pour gagner les grands et les engager à concourir avec lui au bien public, étoit obligé de se les attacher par des bienfaits toujours nouveaux, il avoit converti une grande partie de ses nouvelles possessions en bénéfices.
Il est vrai qu’il les conféroit à vie[64], et que n’ayant pas laissé à ses successeurs le droit de les reprendre arbitrairement, les abus devoient être moins considérables qu’ils ne l’avoient été sous les Mérovingiens; cependant, si le prince n’a pas l’ame assez grande pour résister à ce charme secret qui porte les hommes à étendre encore leur pouvoir, quand ils en sont même embarrassés; si ces bénéfices, au lieu d’être la récompense du mérite, deviennent au contraire un moyen de séduire, et une monnoie pour acheter des flatteurs, les rois Carlovingiens seront bientôt entourés de courtisans intéressés à les corrompre. Les ordres particuliers du prince apprendront qu’un citoyen peut avoir un autre protecteur que la loi[65], et une autre sauvegarde que son innocence. On mettra les réglemens provisoires à la place des lois impartiales et souvent trop gênantes. Le champ de Mai ne présentera qu’une vaine cérémonie; et les fils d’un prince, qui ne vouloit que publier et protéger la loi, seront bientôt regardés comme les législateurs.
On dira peut-être que Charlemagne auroit prévenu ces malheurs et affermi la puissance du champ de Mai, en ne laissant pas à ses bénéfices la même forme que son aïeul, Charles Martel, avoit donnée aux siens; mais quand ce prince se seroit dépouillé du droit de conférer en bénéfices les terres de son domaine dont il pouvoit se passer, et l’auroit abandonné au champ de Mai, de même que la prérogative de disposer des comtés et des autres magistratures, il ne faut point penser que ces grâces, qui servirent entre les mains du prince à ruiner le gouvernement, eussent contribué à rendre plus solide l’autorité du champ de Mai, qui en auroit été le dispensateur, ni que les serviteurs du prince fussent devenus les serviteurs de l’état.