Dans cette supposition, ce n’eût pas été la trop grande puissance des Carlovingiens qui auroit anéanti celle du champ de Mai, mais leur trop grande foiblesse. Charlemagne, qui n’auroit eu aucun bienfait à répandre, n’auroit pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit: qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore trop barbares pour le connoître et lui rendre justice. Ses réformes et ses lois n’auroient paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle on ne se seroit pas soumis. Mille cabales formées pour distribuer et obtenir les récompenses de l’état, n’auroient fait du champ de Mai qu’une cohue où l’intrigue auroit dominé, tel eût été vraisemblablement le sort de la nation française sous Charlemagne même, à quels désordres n’auroit-elle pas été exposée sous des princes moins habiles que lui?

Une nouvelle cause de la décadence prochaine du gouvernement, c’est que l’assemblée du champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme fixe et constante dans la manière de délibérer et procéder à l’établissement des lois. Autant qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens monumens, souvent elle prévenoit le prince, et le prioit de mettre le sceau royal aux règlemens qu’elle avoit dressés. Quelquefois le prince proposoit lui-même une loi, et requéroit la nation d’y donner son consentement. Tantôt les trois ordres de l’état dressoient leurs articles à part, et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût des termes prescrits pour délibérer à plusieurs reprises sur un même objet. Quelques lois ne furent portées qu’après plusieurs longs débats, et d’autres furent proposées, reçues et publiées sur le champ, par une espèce d’acclamation.

Charlemagne avoit laissé subsister cette manière indéterminée d’agir dans le champ de Mai, parce que l’extrême ignorance des Français ne lui permettoit pas de les tenir assemblés, sans qu’il veillât par lui-même à leur conduite, et la dirigeât; et des formalités, en le gênant, auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, la nécessité où il étoit de se transporter d’une frontière de son vaste empire à l’autre, ne lui laissant la liberté de convoquer la nation que pendant un temps très-court, il falloit se hâter de décider les affaires; et le génie de Charlemagne tranchoit en un moment les difficultés, que des formes auroient rendues plus épineuses, et que ses sujets n’auroient jamais pu résoudre.

Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement inébranlable, n’en accusons que l’ascendant fatal des circonstances sur la prudence humaine. Son règne n’a produit qu’un bien passager; et s’il fût né deux siècles plutôt, ou quatre siècles plus tard, ses lois auroient vraisemblablement égalé sa réputation en durée. En voulant faire plus qu’il n’a fait, il n’auroit pas commencé à policer sa nation; il ne l’auroit pas mise sur la voie de connoître, de désirer, d’aimer et de faire le bien sous ses ordres. Ce qu’il auroit fallu tenter pour affermir sa constitution, l’auroit empêché d’en jeter les premiers fondemens.


CHAPITRE IV.

Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.—Il étend la prérogative royale.—Comment la division qui règne entre ses fils ruine l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans.

Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire. Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets, est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de quelque monastère.

Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut l’entreprendre contre les règles.

Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66] la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites de cette opération cruelle.