Quoique Mayenne vît multiplier les obstacles qui s’opposoient à ses desseins, il ne pouvoit cependant renoncer entièrement à l’espérance de monter sur le trône. Les secours et les infidélités de la cour de Madrid le retenoient dans une indécision funeste à ses intérêts, et la ligue ayant deux chefs qui n’osoient ni se brouiller ni se servir, les catholiques divisés n’eurent plus un même esprit ni un même mouvement. Chacun songea à sa sûreté particulière. Les provinces, les villes mêmes formèrent des partis différens, et ne composèrent plus ce corps redoutable qui s’étoit dévoué à la fortune du duc de Guise en croyant ne servir que la religion.

En effet, sans la division qui se mit parmi les ligueurs, on entrevoit à peine comment Henri IV auroit pu triompher de ses ennemis. Ce prince étoit entouré des réformés et de catholiques qui s’étoient faits de trop grandes injures, et trop accoutumés à se haïr pour agir de concert. Les uns craignoient qu’il n’abandonnât leur prêche, les autres ne l’espéroient pas. Par une suite naturelle des préjugés dans lesquels les catholiques avoient été élevés, ils sentoient quelque scrupule de rester attachés à un prince séparé de l’église, qui avoit déjà changé deux fois de religion, et dont la foi seroit peut-être toujours équivoque. Les réformés, de leur côté, voyoient avec jalousie que Henri eût des ménagemens pour les catholiques, et s’appliquât d’une manière particulière à se les attacher par des bienfaits. Ils craignoient de servir un ennemi, qui, pour monter sur le trône et s’y affermir, prendroit peut-être la politique intolérante de ses prédécesseurs et du plus grand nombre de ses sujets. Cependant le courage demeuroit suspendu, et tandis que le roi avoit besoin d’être servi avec le zèle le plus vif, la défiance glaçoit les esprits; ou du moins le peu d’ardeur dont on étoit animé laissoit le temps à chacun de songer à ses intérêts personnels, de se livrer à une fausse politique, d’établir sa fortune particulière sur l’infortune politique, de vendre trop chèrement ses services, et même de le mal servir pour lui être plus long-temps nécessaire.

Dès qu’on s’aperçut des intérêts opposés qui divisoient le roi d’Espagne et le duc de Mayenne, plusieurs princes espérèrent d’en profiter pour l’agrandissement de leur fortune particulière. Le duc de Lorraine, jaloux de la grandeur d’une branche cadette de sa maison, voulut placer la couronne sur la tête de son fils. Le duc de Savoye, fils d’une fille de François I, demandoit deux provinces importantes, le Dauphiné et la Provence. Le jeune duc de Guise s’échappa de la prison où il étoit renfermé depuis la mort de son père, et se fit un parti inutile de tous ceux à qui son nom étoit cher, ou que la conduite de son oncle mécontentoit. Tant de factions différentes produisirent enfin dans la ligue une confusion qui l’empêcha de rien faire de décisif. Tous ces concurrens redoutoient mutuellement leur ambition, ils se tenoient mutuellement en échec; et les ennemis de Henri IV le servirent sans le vouloir, presque aussi utilement que s’ils avoient été ses alliés. De-là cette politique bizarre de la cour de Madrid, qui, ne se trouvant jamais dans une circonstance assez favorable pour disposer à son gré de la France, ne donnoit que des secours médiocres aux ligueurs, et ne vouloit pas avoir des succès qui l’auroient rendu moins nécessaire. Philippe II gêne les talens du duc de Parme, qui commande ces forces, lui permet de servir Mayenne, et ne veut pas accabler Henri IV. De-là vient encore qu’à la mort du cardinal de Bourbon, qui n’avoit été qu’un vrai simulacre de roi, et dont la proclamation à la couronne avoit cependant servi à constater les droits de la maison de Bourbon, la ligue, dont les états étoient assemblés à Paris, ne put lui nommer un successeur.

La ligue ne formant plus qu’un parti dont tous les membres travailloient à se perdre, les affaires de Henri IV devoient tous les jours se trouver dans une situation plus avantageuse. Il n’y a point de peuple qui se livre plus témérairement à l’espérance que les Français; mais en montrant le plus grand courage, aucun peuple aussi n’est plus propre à tomber dans le dernier découragement. Les succès manquoient aux ligueurs, et en admirant l’activité de Henri IV, ils se disposoient insensiblement à lui obéir. Mayenne, dont l’autorité diminuoit de jour en jour, ruina celle des Seize pour paroître encore le maître de Paris, et détruisit ainsi des ennemis, d’autant plus dangereux pour le roi, qu’ils étoient vendus à l’Espagne, et entretenoient dans le peuple de la capitale un reste de fanatisme qui diminuoit sensiblement dans les autres ordres de la nation.

Dès que les catholiques s’aperçurent de la décadence de leurs affaires, ils se défièrent de leur fortune, et leurs espérances diminuèrent. Quelques prélats, qui auroient été fanatiques, si Henri IV avoit paru moins heureux, commencèrent par ambition à croire qu’on pouvoit se prêter à des tempéramens. Les réformés les plus zélés et les plus inquiets sentirent qu’étant les plus foibles, ils ne pouvoient raisonnablement espérer de détruire la religion romaine, et qu’il faudroit faire un désert de la France pour y rendre leur culte dominant. Tandis que tous les esprits, ainsi disposés à la paix, se préparoient à remettre à la Providence le soin de protéger et de faire triompher la vérité, Henri IV rentra dans le sein de l’église catholique. Dans la première chaleur du fanatisme, on n’eût pas cru sa conversion sincère, on l’eût regardée comme un piége et une profanation de nos mystères; mais après tant de calamités et d’espérances trompées, on crut tout pour avoir un prétexte d’obéir et de goûter enfin les douceurs de la paix. Dès que quelques ligueurs eurent traité avec Henri IV, tous s’empressèrent à lui porter leur hommage, et le successeur de Henri III fut plus puissant et plus absolu que François I.


CHAPITRE III.

Changemens survenus dans la fortune des grands et du parlement pendant les guerres civiles.

Quelques soins que la maison de Guise eût pris de ne point laisser affoiblir l’opinion que le public avoit depuis si long-temps de la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’un prince qui succédoit à des rois aussi odieux et aussi méprisés que Charles IX et Henri III, ait pu reprendre subitement le pouvoir le plus absolu. Les prérogatives de la couronne n’avoient pas été, il est vrai, bornées et fixées par des lois; mais comment la licence des guerres civiles, et le mépris qu’on avoit eu pour Catherine de Médicis et ses fils, n’avoient-ils pas du moins donné plus de fierté aux esprits, et fait contracter de nouvelles habitudes qui gêneroient l’ambition du prince qui monteroit sur le trône? Une nation est comme une vaste mer, dont les flots sont encore agités après que les vents qui les soulevoient, ont cessé de souffler. En effet, Henri IV n’auroit joui, malgré ses talens, que d’une autorité équivoque et contestée, si pendant le cours des guerres civiles, il n’étoit survenu dans la fortune des grands et du parlement des changemens considérables, qui étoient autant d’obstacles à l’inquiétude qui devoit les agiter.

La révolution que souffrit la pairie étoit préparée depuis long-temps; et il faut se rappeler que, quoique les nouveaux pairs que Philippe-le-Bel et ses successeurs avoient créés, lussent dans leurs patentes qu’ils étoient égaux aux anciens pairs, et devoient jouir des mêmes prérogatives; les esprits s’étoient refusés à ces idées, et l’opinion publique, qui décide souverainement des rangs et de la considération qui leur est due, ne confondit point les anciens et les nouveaux pairs: il y eut une telle différence entre eux que le duc de Bretagne, loin d’être flatté de se voir élevé à la dignité de pair, craignit au contraire que les anciennes prérogatives de son fief n’en fussent dégradées; possédant une seigneurie plus puissante et plus libre que celle des nouveaux pairs, il eut peur qu’on ne voulût le réduire aux simples franchises dont jouissoient le duc d’Anjou et le comte d’Artois. Yoland de Dreux, duchesse de Bretagne, eut sans doute raison de demander à Philippe-le-Bel une déclaration[327] par laquelle il assuroit que l’érection du duché de Bretagne en pairie ne porteroit aucun préjudice au duc et à la duchesse de Bretagne ni à leurs enfans. Cette précaution étoit sage: quand on contesteroit quelques droits à la Bretagne, il devoit arriver qu’on consultât moins les anciennes coutumes qui les autoriseroient, que les priviléges ordinaires dont les nouvelles pairies seroient en possession, et que le conseil du roi seroit intéressé à regarder comme le droit commun de la pairie.