La même vanité qui avoit porté les ducs de Normandie, de Bourgogne et d’Aquitaine, ainsi que les comtes de Champagne, de Toulouse et de Flandre à se séparer des seigneurs qui relevoient comme eux immédiatement de la couronne[328], pour former un ordre à part dans l’état, les empêcha encore de se confondre avec les seigneurs à qui le roi avoit attribué le titre de la pairie: ils prétendoient que ces pairs de nouvelle création n’étoient pas pairs de France, mais tenoient seulement leurs terres en pairie; et le public admit cette distinction, que ni lui ni les pairs n’entendoient pas, mais qui supposoit cependant une différence entre les anciens et les nouveaux pairs.
Quelque passion qu’eussent ces derniers de s’égaler aux autres, ils ne pouvoient se déguiser à eux-mêmes la supériorité de l’ancienne pairie. La nouvelle, formée dans un temps où le gouvernement féodal faisoit place à la monarchie, n’étoit assise ordinairement que sur des terres déjà dégradées, ou sur des terres que les rois avoient données en apanage à des princes de leur maison. Quand les nouveaux pairs auroient été mis en possession des mêmes prérogatives que les anciens, ils n’en auroient pas en effet joui, ou n’en auroient joui que d’une manière précaire, parce qu’ils n’avoient pas les mêmes forces pour les conserver malgré le roi, et que l’inégalité des forces met une différence réelle entre les dignités qui d’ailleurs sont les plus égales. Il est si vrai que l’opinion publique n’avoit pas confondu les anciennes et les nouvelles pairies, qu’après l’union des premières à la couronne, les nouveaux pairs ne parurent pas sous leur nom aux cérémonies les plus importantes, telles que le sacre des rois; mais y représentèrent les anciens pairs qui n’existoient plus, et c’étoit avouer bien clairement que la nouvelle pairie étoit inférieure en dignité à l’ancienne.
Malgré cette espèce de dégradation, tout contribua cependant à faire de la nouvelle pairie la dignité la plus éminente et la plus importante de l’état. Elle ne fut conférée qu’à des princes de la maison royale, qui, sous les fils de Philippe-le-Bel, se trouvant tous appelés au trône, acquirent une considération qu’ils n’avoient point[329] eue, tant qu’il avoit été incertain si la royauté étoit une seigneurie masculine, ou seroit soumise au même ordre de succession que les grands fiefs qui passoient aux filles. La nouvelle pairie conserva un rang supérieur aux distinctions qui furent attachées à la dignité de prince du sang; les princes qui en étoient revêtus, prirent le pas sur[330] ceux qui étoient plus près de la couronne dans l’ordre de la succession, mais qui n’étoient pas pairs, et cet usage établit comme un principe la supériorité de la pairie sur la dignité de prince de la maison royale. La révolution arrivée à notre gouvernement, sous le règne de Charles VI, ne fut pas moins favorable à la pairie; car les pairs en qualité de pairs n’auroient point eu un prétexte aussi plausible qu’en qualité de princes du sang, de s’emparer de l’administration du royaume. Quoiqu’ils se regardassent comme les colonnes de l’état[331] et les ministres de l’autorité royale, il étoit juste que dans des troubles qui intéressoient plus le sort de la maison régnante que celui de l’état, ils eussent moins de part aux affaires que les héritiers nécessaires de la couronne. Les pairs qui vraisemblablement auroient été dégradés s’ils n’avoient pas été princes, acquirent au contraire un nouveau degré de crédit par l’autorité dont ils s’emparèrent comme princes.
Tant que les pairs furent princes du sang, on ne songea point à mettre une distinction entre leurs dignités, qui, si je puis parler ainsi, s’étayant réciproquement, jouirent des mêmes prérogatives. On étoit même si accoutumé à voir les princes pairs précéder ceux qui n’étoient pas revêtus de la même dignité, que des princes étrangers à qui la pairie fut conférée eurent le même avantage, et dans les cérémonies occupèrent une place supérieure à celle des princes du sang qui n’étoient pas pairs. C’est ainsi, pour en donner un exemple, qu’au sacre de Henri II[332], le duc de Guise et le duc de Nevers prirent le pas sur le duc de Montpensier. Mais en voyant élever à la pairie d’autres personnes que les princes du sang, il étoit aisé, si je ne me trompe, de prévoir sa décadence prochaine. Dans une monarchie telle que la nôtre, et gouvernée par une coutume que nous appelons la loi salique, c’étoit beaucoup que l’orgueil du sang royal ne fût pas choqué de céder le pas à un prince d’une branche cadette, et il ne falloit point s’attendre à la même condescendance pour des familles étrangères à la maison royale.
Dès qu’un prince de cette maison régnante se plaindroit de se voir précéder par une famille sujette, le public devoit trouver ses plaintes légitimes; et le roi, par l’intérêt de sa vanité, devoit établir une nouvelle coutume, et laisser un long intervalle entre sa maison et les familles les plus distinguées de l’état. En effet, le duc de Montpensier fit sa protestation sur la prétendue injure qu’il croyoit avoir reçue au sacre de Henri II; et vraisemblablement cette querelle naissante auroit été dès-lors terminée, si le duc de Guise, qui gouvernoit le roi par la duchesse de Valentinois, n’eût fait rendre une ordonnance obscure qui ne décidoit rien; et qui servant également de titre aux prétentions des princes et des pairs, annonçoit que la dignité des premiers seroit bientôt supérieure à celle des seconds.
Quand la pairie n’auroit été conférée qu’à des familles d’un ordre égal à celles du duc de Guise et du duc de Nevers, ou qu’on n’auroit pas oublié que les principales maisons du royaume, tiroient leur origine de seigneurs puissans qui avoient été princes[333], et dont les descendans l’auroient encore été, si le gouvernement des fiefs eût subsisté en France comme il a subsisté en Allemagne, la contestation élevée par le duc de Montpensier devoit bientôt se terminer à l’avantage des princes du sang. Henri II érigea Montmorency en pairie; ce n’étoit que faire rentrer cette maison dans les droits dont elle avoit joui[334] sous les prédécesseurs de Philippe-Auguste. Mais cette grâce, qui n’étoit point un abus du pouvoir souverain, ouvrit cependant la porte à mille abus. La manie éternelle de tout gentilhomme en France, c’est de se croire supérieur à ses égaux, et égal à ses supérieurs; l’élévation de la maison de Montmorency répandit donc une ambition générale parmi les courtisans, et sous les règnes foibles qui suivirent celui de Henri II, comment des favoris n’auroient-ils pas obtenu une dignité qu’ils devoient dégrader? La pairie fut bientôt conférée à des familles d’une noblesse ancienne, mais qui n’avoient jamais possédé que des fiefs peu distingués. En la voyant multiplier, on ne sut plus ce qu’il en falloit penser. Le public, trop peu instruit pour juger des pairs par leur dignité, jugea de leur dignité par leur personne; et sans qu’il fût nécessaire de porter une loi pour régler l’ordre que les princes et les pairs devoient tenir entre eux, il s’établit naturellement et sans effort une subordination entre des pairs dont la naissance ne présentoit aucune égalité; et c’est ainsi qu’au sacre de Charles IX, les pairs qui étoient princes donnèrent le baiser à la joue, et les autres ne baisèrent que la robe du roi.
Dans le lit de justice qui se tint à Rouen pour la majorité du même prince, les droits du sang parurent encore supérieurs à ceux de la pairie; et les princes, qui n’avoient d’autre titre que celui de leur naissance, précédèrent les pairs qui n’étoient pas de la maison royale. S’il s’élevoit encore quelque contestation, l’événement ne pourroit en être douteux; et en donnant enfin l’édit qui établit les choses dans l’ordre où elles sont actuellement, Henri III[335] affermit une coutume qui avoit déjà acquis force de loi. Mais la pairie ne tarda pas à recevoir un second échec: étant moins considérée depuis qu’elle étoit multipliée, les grandes charges de la couronne devinrent l’objet de l’ambition des courtisans. On sait qu’en mourant, François de Guise avertit déjà son fils de ne pas rechercher ces places qui attiroient, disoit-il, la jalousie, l’envie et la haine, et qui exposoient à mille dangers ceux qui les occupoient. Les pairs avoient un grand titre, mais les grands officiers de la couronne avoient un pouvoir réel, et c’est ce qui porta Henri III à donner à ces officiers la préséance sur les pairs[336], dont la dignité fut encore dégradée par la manière arbitraire dont il disposa de leur rang sans égard à l’ancienneté[337] des érections. Cet édit auroit détruit l’esprit et toutes les coutumes de notre ancien gouvernement, s’il eût été observé dans toute son étendue; mais il ne servit à élever au-dessus de la pairie que quelques offices que les anciens pairs ne regardoient[338] qu’avec une sorte de dédain.
Tandis que ces différentes révolutions annonçoient aux grands la ruine de leur pouvoir, quand la tranquillité publique seroit rétablie, le parlement éprouva aussi diverses fortunes. Il étoit naturel qu’une compagnie qui n’avoit de crédit et de considération que par les lois, perdit l’un et l’autre au milieu des troubles et des désordres de la guerre civile. Le chancelier de l’Hôpital lui-même, choqué du fanatisme du parlement, tenta une fois de ne point y envoyer[339] les édits pour y être vérifiés, mais ce fut sans succès; et l’enregistrement continua d’avoir lieu, parce que la guerre civile, interrompue par des paix fréquentes, ne dura jamais assez long-temps pour qu’à la faveur de la nécessité il s’établît un usage contraire. Si Henri III ne put s’affranchir de cette formalité odieuse au gouvernement qu’elle gênoit et qu’il vouloit détruire[340], il apprit du moins à ses successeurs à la rendre inutile; puisqu’il lui suffit d’aller tenir son lit de justice au parlement, pour que toutes ses volontés devinssent autant de lois. Une autorité dont il étoit si aisé de trouver la fin, n’auroit laissé aucune considération au parlement, si quelques circonstances favorables à son ambition ne lui avoient rendu une sorte de confiance.
Il arriva entre autres deux événemens qui persuadèrent à cette compagnie qu’elle étoit, pour ainsi dire, au-dessus de la nation, lorsque la tenue des lits de justice auroit dû lui apprendre qu’elle n’avoit en effet aucune autorité. Elle eut la hardiesse[341] de rejeter ou de vouloir modifier plusieurs articles de l’édit que Henri III publia d’après les remontrances des états de Blois. Un prince plus ferme et plus éclairé auroit saisi cette occasion pour réprimer les entreprises du parlement, et sous prétexte de venger la dignité des états qu’il ne craignoit pas, se seroit débarrassé pour toujours de l’enregistrement qui le gênoit. Mais soit que Henri vît avec plaisir qu’on infirmoit une loi dont plusieurs articles lui déplaisoient, soit que par une suite de sa foiblesse et de l’avilissement dans lequel il étoit tombé, il n’osât faire un acte de vigueur, cet attentat fut impuni; et le parlement, fier d’avoir humilié à la fois le roi et la nation dans ses représentations, crut follement que son droit d’enregistrement étoit plus affermi que jamais; et qu’après cet exemple, on ne pourroit plus lui contester la puissance législative.
On pourroit peut-être croire que c’est en conséquence de cet attentat contre les droits de la nation, que le parlement de Paris osa s’élever au-dessus des états-généraux de la ligue, et lui prescrire des lois. Il fit un arrêt[342] pour ordonner une députation solennelle au duc de Mayenne; et le supplier de ne faire aucun traité qui tendît à transférer la couronne à quelque prince ou à quelque princesse d’une autre nation; on lui insinuoit de veiller au maintien des lois de l’état, et de faire exécuter les arrêts de la cour donnés pour l’élection d’un roi catholique et Français. Puisqu’on lui avoit confié l’autorité suprême, il étoit de son devoir, lui disoit-on, de prendre garde que sous prétexte de servir la religion catholique, on n’attentât aux loix fondamentales du royaume, en mettant une maison étrangère sur le trône de nos rois. Enfin, l’arrêt du parlement cassoit et annulloit comme contraires à la loi salique tous les traités et conventions qu’on auroit déjà faits, ou qu’on pourroit faire dans la suite pour l’élection d’une princesse ou d’un prince étranger.