En effet, Athènes, toujours emportée par les événemens et ses passions, n’étoit point encore parvenue à fixer les principes de son gouvernement. A sa naissance même, ses citoyens avoient commencé à être divisés; tandis que les habitans de la montagne vouloient remettre toute l’autorité entre les mains de la multitude, ceux de la plaine n’aspiroient, au contraire, qu’à établir une aristocratie rigoureuse; et les citoyens qui habitoient la côte, plus sages que les autres, demandoient qu’on partageât le pouvoir entre les riches et le peuple; et qu’à la faveur d’un gouvernement mixte, dont tous les pouvoirs se tempéroient mutuellement, on prévînt la tyrannie des magistrats et la licence des citoyens.

Aucun parti n’ayant eu assez de force ou d’adresse pour triompher des autres, les Athéniens, toujours ennemis de leurs lois incertaines, semblèrent n’avoir d’autre règle de conduite que par l’exemple des caprices de leurs pères; et au milieu des révolutions continuelles dont ils furent agités, ils s’étoient accoutumés à être vains, impétueux, inconsidérés, ambitieux, volages, aussi extrêmes dans leurs vices que dans leurs vertus, ou plutôt à n’avoir aucun caractère. Lassés enfin de leurs désordres domestiques, ils avoient eu recours à Solon, et le chargèrent de leur donner des lois; mais en tentant de remédier aux maux de la république, ce législateur imprudent ne fit que les pallier, ou plutôt donna une nouvelle force aux anciens vices du gouvernement.

En laissant aux assemblées du peuple le droit de faire les lois, d’élire les magistrats, et de régler les affaires générales, telles que la paix, la guerre, les alliances, &c. il distribua les citoyens en différentes classes, suivant la différence de leur fortune, et ordonna que les magistratures ne fussent conférées qu’à ceux qui recueilloient au moins de leurs terres deux cent mesures de froment, d’huile ou de vin. Tandis que Solon sembloit éloigner prudemment de l’administration des affaires ceux qui devoient prendre le moins d’intérêt au bien public, et que, par différentes lois il affectoit de rétablir l’aréopage dans sa première dignité, et de donner aux magistrats la force et le crédit nécessaires pour maintenir la subordination et l’ordre; il accorda, en effet, au peuple, la permission de mépriser et ses lois et ses magistrats. Autoriser les appels des sentences, des décrets et des ordres de tous les juges, aux assemblées toujours tumultueuses de la place publique, n’étoit-ce pas conférer une magistrature toute-puissante à une multitude ignorante, volage, jalouse de la fortune des riches, toujours dupe de quelque intrigant, et toujours gouvernée par les citoyens les plus inquiets ou les plus adroits à flatter ses vices? N’étoit-ce pas, sous le nom de la démocratie, établir une véritable anarchie? Quand le législateur auroit publié, relativement à tous les objets particuliers de la société, les lois les plus propres à la rendre heureuse, c’eût été sans succès; parce qu’il étoit impossible que la haine, la faveur, l’ignorance et l’emportement qui agiteroient les assemblées publiques, laissassent établir et subsister des règles constantes de jurisprudence. A l’autorité des lois, on devoit bientôt opposer l’autorité des jugemens du peuple, et la porte étoit ouverte à tous les abus.

Solon créa un sénat composé de cent citoyens de chaque tribu; et cette compagnie, chargée de l’administration des affaires, de préparer les matières qu’on devoit porter à l’assemblée publique, et d’éclairer et de guider le peuple dans les délibérations, auroit en effet procuré de grands avantages au gouvernement, si le législateur avoit eu l’art d’en combiner de telle façon l’autorité avec celle du peuple, qu’elles se balançassent sans se détruire. Solon auroit dû avoir l’attention de rendre les assemblées de la place moins fréquentes qu’elles ne l’avoient été jusqu’alors. Un sénat, qui, sans compter les convocations extraordinaires que tout magistrat et tout général d’armée pouvoit demander, étoit obligé d’assembler quatre fois le peuple dans une pritonie, c’est-à-dire, dans l’espace de trente-six jours, n’étoit guère propre à se faire respecter; le peuple le voyoit de trop près, et le jugeoit trop souvent. Solon l’avoit encore dégradé et rendu inutile, en permettant à tout citoyen, âgé de cinquante ans, de haranguer dans la place publique. L’éloquence devoit se former une magistrature supérieure à celle du sénat; et à la faveur d’une transition familière à son art, égarer les esprits sur des objets étrangers, et soumettre la sagesse du magistrat aux caprices du peuple.

Solon eut la honte de voir lui-même la tyrannie des Pisistrates s’élever sur les ruines de son foible gouvernement. Si des causes particulières, depuis qu’Athènes avoit recouvré sa liberté, lui firent exécuter des entreprises dont le peuple le plus sagement gouverné est à peine capable, ce ne devoit être qu’un avantage passager. Cette ville, idolâtre et ennemie des talens et des vertus, n’avoit imaginé aucun autre moyen pour conserver sa liberté sans nuire à l’émulation, que d’accorder les plus grands honneurs à qui serviroit la patrie d’une manière distinguée, et de punir cependant par le ban de l’ostracisme, ou un exil de dix ans, quiconque en auroit trop bien mérité. Aristide, depuis la défaite de Xercès, avoit fait porter une loi, par laquelle tout citoyen, quelle que fût sa fortune, pouvoit aspirer aux magistratures. Ainsi le gouvernement, encore plus vicieux qu’il ne l’étoit en sortant des mains de Solon, devoit reproduire encore de plus grands maux, quand l’engouement qui portoit les Athéniens au bien, seroit dissipé.


LIVRE SECOND.

Les Grecs, autrefois bornés à eux-mêmes, et qui ne s’étoient jamais servi dans leurs querelles particulières que de leurs forces de terre, faisoient peu de cas des vaisseaux et des matelots, qu’on n’avoit employés qu’aux affaires de commerce; mais la guerre Médique leur donna de nouveaux intérêts et une nouvelle politique. Ils craignirent le ressentiment de la cour de Perse; ils regardèrent comme un affront l’espèce de servitude où Xercès tenoit leurs colonies; et soit pour se faire une barrière plus forte, soit pour s’ouvrir l’entrée de l’Asie, ils contractèrent avec elles une alliance étroite. Quand la Grèce n’auroit pas dû son salut à la bataille de Salamine, elle auroit désormais considéré ses flottes comme le rempart le plus sûr contre les barbares, et comme un lien nécessaire pour unir une foule de peuples séparés par la mer, les rapprocher en quelque sorte les uns des autres, et les mettre à portée de se secourir.

Cette nouvelle manière de penser porta atteinte à l’autorité dont Sparte avoit joui jusque-là. Quelque gloire que cette république eût acquise dans la guerre Médique, quelqu’ancienne et bien fondée que fût sa réputation, elle se trouvoit dégradée par la seule raison qu’elle n’avoit ni vaisseaux, ni fonds nécessaires pour l’entretien d’une marine. On commençoit à négliger sa protection, tandis qu’Athènes, à la faveur de ses flottes nombreuses, attiroit au contraire tous les regards sur elle, et sembloit avoir déjà usurpé la prééminence dont l’autre étoit encore en possession.

Athènes n’auroit joui que d’une considération peu durable, si les Spartiates n’avoient opposé à son ambition que leurs anciennes vertus. Cette république imprudente, qui devoit perdre sa puissance par l’abus qu’elle en feroit, auroit été bientôt contrainte par les événemens de reprendre la place subalterne qu’elle avoit occupée dans la ligue de la Grèce. La crainte qu’on avoit de la vengeance de Xercès, étoit une terreur panique, et ne pouvoit subsister long-temps. Les colonies d’Asie, accoutumées à la paix, et jalouses de leur liberté, devoient se lasser de la protection inquiète et tyrannique des Athéniens. Les Grecs détrompés auroient bientôt ouvert les yeux sur la faute qu’ils faisoient, de négliger une république qui les gouvernoit depuis six cens ans avec sagesse, pour se livrer à la conduite d’une ville dont le peuple, accoutumé par le vice de ses lois à n’agir que par caprice et par passion, étoit incapable d’être à la tête de leurs affaires. Plus les Spartiates auroient souffert patiemment l’espèce de tort que leur faisoit le crédit naissant d’Athènes, plus on seroit revenu à eux avec confiance et avec empressement.