L’armée de Mardonius, encore si capable d’effrayer les Grecs, s’ils n’eussent pas échappé à un plus grand danger, leur parut méprisable après que Xercès eut repassé la mer avec ses principales forces. Ils ne doutèrent plus de la victoire; et les Perses consternés commençoient au contraire à désespérer du succès. Cependant la Grèce étoit toujours pleine de traîtres, qui, n’osant se repentir de leur infidélité, continuoient à servir les Barbares. Les Spartiates et les Athéniens avoient besoin d’une sagesse extrême pour ne pas abuser de leur courage. Une imprudence de leur part pouvoit redonner de la confiance à leurs ennemis, et leur faire retrouver en eux-mêmes des forces et des ressources que Mardonius sembloit ignorer. Le salut des Grecs ne dépendoit donc plus que de l’habileté dans la guerre; et de ce côté, Pausanias, qui commandoit leur armée, étoit bien supérieur au général des Perses.
Je sais que ce capitaine, ébloui dans la suite par les présens et les promesses de Xercès, trahit les intérêts de la Grèce, et aspira même à se rendre le tyran de sa patrie. J’ajouterai, qu’intimidé, non par ses remords, mais par les difficultés de son entreprise, il se repentit quelquefois des projets qu’il avoit formés, sans avoir jamais la sagesse d’y renoncer. Tour-à-tour entraîné par son ambition, et retenu par sa crainte, il ne montra dans sa conduite que cette foiblesse et cette irrésolution qui mettent le comble à la honte d’un conjuré, et le rendent aussi méprisable qu’odieux.
Tel étoit Pausanias, comme homme d’état; mais il n’est que trop ordinaire de trouver des hommes qui, grands et petits à différens égards, méritent à la fois l’admiration et le mépris. Si la nature lui avoit refusé les talens nécessaires à un citoyen qui médite et prépare une révolution dans sa république, elle lui avoit prodigué ceux d’un grand capitaine. Tandis que Mardonius, toujours incertain, ne sait prendre aucun parti, qu’il négocie lorsqu’il faut combattre, et qu’en un mot il ignore l’art d’employer ses forces, Pausanias est actif, vigilant et intrépide à la tête de son armée. Il pénètre les vues de Mardonius, l’entoure de piéges, le presse de tout côté, et le réduit enfin à combattre à Platée, lieu étroit, où ses forces, qui ne peuvent agir, lui deviennent inutiles; et d’où il n’échappa que quarante mille Perses sous la conduite d’Arthabase, tout le reste ayant été taillé en pièces.
Le même jour que Pausanias triomphoit à Platée, Léotichides, roi de Sparte, et Xantippe, Athénien, remportèrent à Micale une victoire complète sur les Perses. Le général Lacédémonien, qui ignoroit ce qui se passoit dans la Grèce, fit publier sur les côtes d’Asie que Mardonius étoit défait; et que les Grecs étant délivrés du joug dont la Perse les avoit menacés, les colonies devoient à leur tour songer à recouvrer leur liberté. Diodore remarque que ce ne fut ni la valeur des Grecs, ni leur habileté dans la guerre qui les firent vaincre en cette occasion. La victoire étoit douteuse; les Samiens et les Milésiens la décidèrent en se tournant du côté des Grecs. Les Perses effrayés par cette défection imprévue, s’ébranlèrent, et sur le champ tous les Grecs d’Asie se joignirent à ceux d’Europe pour accabler leurs ennemis communs.
Xercès, qui s’étoit arrêté à Sardis, n’eut pas plutôt appris la défaite entière de ses armées, qu’il ne s’y crut plus en sûreté; et se réfugiant avec précipitation à Ecbatane, sema dans ses provinces l’effroi qui l’accompagnoit. Plus ce prince avoit joui avec complaisance du spectacle de sa puissance et de sa grandeur, à la vue des forces qu’il avoit rassemblées contre les Grecs, plus ils se sentit humilié par ses disgraces. Il avoit aspiré à conquérir le monde entier; et croyant déjà voir les Spartiates et les Athéniens au milieu de ses états, il n’osoit presque plus espérer de conserver l’héritage de son père; Salamine, Platée, Micale, noms effrayans, rappelèrent le souvenir des malheurs que la Perse avoit éprouvés en faisant la guerre contre l’Éthiopie, les Ammoniens et les Scythes. Les idées d’ambition et de conquête que Cyrus avoit données à ses successeurs s’effacèrent de tous les esprits; et Xercès ne laissa à ses héritiers que sa lâcheté et son découragement.
La Grèce ne pouvoit se déguiser le danger auquel l’avoit exposée l’infidélité de quelques-unes de ses villes; elle venoit d’éprouver ce que peuvent les vertus et les talens, fruits de la liberté: pour affermir et perpétuer son bonheur, elle devoit donc s’attacher avec plus de force à ses anciens principes, et ne songer qu’à rétablir l’alliance presque détruite de tous ses peuples. Elle eut la sagesse de tempérer la loi par laquelle elle avoit condamné à une amende de la dixième partie de leurs biens, tous ceux qui se rendroient aux Perses, ou qui leur accorderoient leur amitié. L’exécution de ce décret n’auroit été propre qu’à renouveler et multiplier les anciennes divisions, en allumant une guerre civile dans la Grèce. Les vainqueurs des Perses furent indulgens; ils épargnèrent les peuples, et ne traitèrent en coupables que les magistrats qui les avoient gagés à trahir leur devoir.
Les Grecs eurent encore la modération de ne pas approuver les Lacédémoniens, qui, par une politique indigne d’eux, demandoient que les Amphictyons chassassent de leur assemblée les députés des villes qui s’étoient liguées avec les Perses. Faire des mécontens dans la Grèce, c’étoit rompre les liens de sa confédération, et conserver dans son sein des alliés aux étrangers. Malgré cette sagesse, si digne d’un peuple libre, la république fédérative des Grecs étoit prête à se dissoudre. Les Perses, si je puis parler ainsi, avoient infecté l’air de la Grèce; et on auroit dit que Xercès, pour se venger de ses défaites, avoit soufflé, en fuyant, l’esprit de discorde sur Athènes et Lacédémone.
Les dépouilles de Platée donnèrent aux Grecs l’amour des richesses; les Spartiates eux-mêmes osèrent prendre une part dans le butin, et profaner leur ville par l’or des Perses, tandis que les Athéniens, ne se doutant pas qu’une trop grande prospérité annonce presque toujours aux états une décadence prochaine, se livroient à une présomption insensée. Leur république, toujours ardente à s’agiter, et que le repos fatiguoit, se croyoit dès sa naissance destinée à gouverner le monde entier; et pensant jouir d’avance de cet empire qu’elle ambitionnoit, engageoit par serment ses citoyens à regarder comme leur domaine tous les pays où il croît des vignes, des oliviers et du froment. Cette ambition puérile ouvroit l’ame des Athéniens aux plus grandes espérances; et après les prodiges de sagesse et de courage qu’ils avoient faits pendant la guerre Médique, s’ils n’aspirèrent pas ouvertement à vouloir dominer dans la Grèce, ils paroissoient mécontens de n’y occuper qu’une place subalterne. Quand avec leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfans, ils revinrent prendre possession de leurs demeures ruinées, Lacédémone, d’autant plus jalouse de son autorité, qu’ils avoient acquis plus de gloire, voulut les empêcher de rétablir les murailles et les défenses de leur ville. «Si Xercès, disoient les Spartiates, en cachant leurs vrais sentimens sous le voile du bien public, nous fait encore la guerre pour se venger de ses défaites, les Athéniens seront encore obligés d’abandonner leur ville; mais ne croyez pas que les Perses se contentent alors d’en détruire les fortifications. Instruits par l’expérience, ils les augmenteront au contraire, et se feront parmi nous une place d’armes qu’il sera impossible de leur arracher, et d’où ils tiendront toute la Grèce en échec.»
Athènes, pour fruit de la générosité avec laquelle elle s’étoit dévouée au salut des Grecs, n’auroit été qu’une ville ouverte et incapable de se défendre et de protéger l’Attique, si Thémistocle n’eût réussi, en trompant les Lacédémoniens, à la rétablir dans son premier état. Il se rendit chez eux en qualité d’ambassadeur; et tandis qu’il les amusoit par les longueurs affectées de sa négociation, les Athéniens travaillèrent sans relâche à relever leurs murailles. La nouvelle en fut portée à Lacédémone; Thémistocle accusa d’abord des esprits jaloux et mal-intentionnés de répandre des bruits propres à troubler la tranquillité de la Grèce. Quand il apprit enfin que les travaux de sa patrie étoient assez avancés pour qu’on n’osât plus demander de les détruire ou de les abandonner: «Pourquoi, dit-il aux Lacédémoniens, tant de plaintes inutiles? Si vous pensez que je vous trompe, par un récit infidelle, que ne faites-vous partir pour l’Attique quelques-uns de vos citoyens? ils s’instruiront de la vérité sur les lieux, et leur rapport terminera enfin nos contestations.» On crut Thémistocle, et Athènes reçut les commissaires Spartiates comme autant d’otages qui répondroient du traitement qu’on feroit à son ambassadeur. Aucune des deux républiques n’osa se plaindre; mais l’injustice et la mauvaise foi de leurs procédés commencèrent à changer leur jalousie en haine, et leur apprirent tout ce qu’elles avoient à craindre l’une de l’autre.
Les Spartiates, toujours attachés aux institutions de Lycurgue, trouvoient dans leurs lois mêmes, un frein à leur jalousie, leur haine et leur ambition naissantes; mais il n’en étoit pas ainsi des Athéniens. Polybe compare avec raison leur république à un vaisseau que personne ne commande, ou dans lequel tout le monde est le maître de la manœuvre. Les uns, dit cet historien, veulent continuer leur route, les autres veulent aborder au prochain rivage; ceux-ci resserrent les voiles, ceux-là les déploient; et dans cette confusion, le vaisseau qui vogue sans destination, au gré des vents, est toujours prêt à échouer contre quelqu’écueil.