Thémistocle étoit né avec une passion extrême pour la gloire; impatient de se signaler, la bataille que Miltiade avoit gagnée à Marathon l’empêchoit, dit-on, de dormir. Il réunit en lui toutes les qualités qui font un grand homme; et personne, c’est l’éloge que lui donne Thucydide, n’a mieux mérité l’admiration de la postérité. Une espèce d’instinct sûr, le plus rare des talens, lui faisoit toujours prendre le meilleur parti; son courage n’étoit jamais étonné, parce que sa prudence, qui avoit remédié à tous les obstacles en les prévoyant, le rendoit supérieur à tous les événemens.

Tandis qu’Athènes se livroit à la joie d’avoir humilié Darius, Thémistocle ne regarda la victoire de Marathon que comme le pronostic d’un orage prochain; mais il se garda bien de troubler l’ivresse de ses concitoyens, en les menaçant de la vengeance du roi de Perse; ils vouloient être flattés, et ne pas prévoir des malheurs. On lui auroit fait un crime ou un ridicule de sa prévoyance; il profite du crédit qu’il a sur le peuple et de l’orgueil qu’augmentoit sa prospérité, pour l’irriter contre Egine, république alors puissante sur mer. Il conduit pas à pas les Athéniens à lui déclarer la guerre, et les oblige par ce moyen à se faire une marine qui fera leur salut et celui de la Grèce.

En effet, si Xercès, maître de la mer, eut pu tenter à son gré des descentes sur les côtes du Péloponèse et de l’Attique, dans le temps que son armée de terre pénétroit dans la Phocide, les Grecs n’auroient su ni où rassembler, ni où porter leurs forces; et chaque peuple, menacé d’une invasion, se seroit tenu sur ses terres pour les défendre. Chaque peuple, ainsi séparé des autres, n’eût senti que sa foiblesse, et n’auroit espéré aucun secours. Une consternation générale auroit glacé les esprits; et il ne faut point douter que plusieurs villes qui restèrent fidelles à la Grèce, n’eussent alors sacrifié l’intérêt commun de la patrie à leur salut particulier, en suivant l’exemple des républiques qui s’étoient alliées aux Perses.

Un moins grand homme que Thémistocle se seroit contenté de pourvoir à la défense d’Athènes; ses fortifications, son port, ses arsenaux, ses vivres l’auroient entièrement occupé. Lui, au contraire, toujours plein des principes qui font la force d’une république fédérative, regarda la Grèce comme le boulevart des Athéniens. Si elle est subjuguée, il sent qu’Athènes seule ne subsistera pas. En paroissant sacrifier sa patrie, il la sert utilement, parce qu’il met les Grecs en état de se défendre, et que s’ils ne succombent pas, Athènes victorieuse sera couverte de gloire.

Je ne sais si on a fait assez attention à la magnanimité que durent avoir les Athéniens pour transporter leurs femmes, leurs enfans et leurs vieillards à Salamine et à Tresène, tandis qu’eux-mêmes restant sans patrie, ou plutôt la livrant à la fureur des Barbares, se réfugioient dans des vaisseaux construits de la charpente de leurs maisons. Cette résolution, dont peu de personnes étoient capables de pénétrer la sagesse, n’offroit à tout le reste que l’image humiliante et terrible d’une fuite, ou plutôt d’une ruine entière. Il faut se transporter à ces temps reculés et en connoître les préjugés, si on veut juger des obstacles puissans et sans nombre que Thémistocle dût rencontrer, pour engager ses concitoyens à abandonner leurs maisons, leurs temples, leurs dieux et les tombeaux de leurs pères. La Grèce n’avoit rien à espérer, si ce général n’eût eu tous les talens et toutes les sortes d’esprit. Il falloit qu’occupé des idées les plus relevées, et des combinaisons les plus difficiles de la politique et de la guerre, il eût recours aux adresses de l’insinuation et de l’intrigue pour persuader des hommes incapables de l’entendre. Ne pouvant élever la multitude à penser comme lui, il falloit la subjuguer par l’autorité, intéresser sa religion, faire parler les dieux, et remplir la Grèce d’oracles favorables à ses desseins.

Après avoir forcé le passage des Thermopyles, les Perses se répandirent dans la Grèce, qu’ils ravagèrent. Delphes ne dut son salut qu’à un orage subit que les Barbares effrayés regardèrent comme un signe de la colère du dieu qui protégeoit cette ville, et qu’ils offensoient. Ils réduisirent en cendres Thespie et Platée; la citadelle d’Athènes fut emportée l’épée à la main, malgré les prodiges de valeur que firent quelques Athéniens qui n’avoient pu se résoudre à abandonner leur patrie, et il n’y eut plus que le Péloponèse qui fût fermé aux Perses.

Les Grecs n’avoient à opposer à la flotte innombrable de Xercès que trois cent quatre-vingt voiles, commandées, au nom de Lacédémone, par un général incapable d’en faire les fonctions. Soit qu’Euribiade, frappé de la foiblesse de ses forces, et n’écoutant que sa crainte; se crût trop près des ennemis; soit qu’il pensât follement que pour mettre le Péloponèse en sûreté, il falloit croiser sur ses côtes, ou se placer en station près de Pylos et de Phère, pour être à portée de protéger également toutes les parties de cette province, il voulut abandonner le détroit de Salamine. Thémistocle s’y opposa avec une extrême vigueur. Il représenta aux Grecs que ce n’étoit que dans ces bras de mer que le petit nombre de leurs vaisseaux défieroit avec succès la supériorité des Perses. Il fit voir que les Barbares ne pouvoient se porter sur les côtes de la Messénie, de l’Elide ou de l’Achaïe, sans s’exposer à voir enlever leurs convois, tant que la flotte des Grecs resteroit à Salamine. Il démontra qu’il étoit de la plus grande importance d’intimider ceux d’Argos, dont la trahison n’étoit que trop connue; et qu’il valoit autant abandonner la Grèce aux Perses, que de s’éloigner de l’isthme de Corinthe, tandis que Xercès portoit toute son armée de ce côté-là pour s’ouvrir l’entrée du Péloponèse. En effet, si Euribiade eût abandonné le golfe de Salamine, les Barbares s’y seroient placés; ils auroient en même temps assiégé Corinthe par terre et par mer; et quelque défense opiniâtre que les Grecs eussent faite, Xercès auroit enfin triomphé, comme aux Thermopyles, de leur habileté et de leur désespoir.

Les remontrances de Thémistocle étoient inutiles; et il ne parvint à faire échouer le projet d’Euribiade, qu’en faisant auprès de Xercès le personnage d’un traître; dernier effort où peut se porter l’amour de la patrie dans un grand homme. Il donna avis à ce prince que les Grecs cherchoient à se retirer, et qu’il se hâtât de les attaquer s’il vouloit empêcher leur retraite; que la division qui régnoit sur la flotte des Grecs lui préparoit une victoire aisée, et qu’il y trouveroit même des amis ardens à le servir.

Xercès donna dans le piége, et Euribiade fut obligé de combattre. Tandis que les Grecs, qui ne pouvoient être enveloppés dans ce détroit, agissoient tous à la fois, les Barbares, trop resserrés pour déployer leurs forces, n’en mettoient en mouvement qu’une petite partie. La défaite de leur première ligne porta le désordre dans le reste de la flotte, qui fut bientôt mise en fuite et dispersée.

Ce qui rendit la journée de Salamine décisive, ce fut l’imbécillité de Xercès. La perte qu’il venoit de faire étoit considérable; mais en ramassant les débris de sa flotte, ne lui restoit-il pas assez de vaisseaux pour être encore le maître de la mer? Pourquoi pense-t-il que tout est perdu? Son armée de terre n’avoit reçu aucun échec, et presque toute la Grèce étoit soumise. Si ce prince n’eût pas été le plus lâche et le plus stupide des hommes, seroit-il tombé dans le second piége que lui tendit Thémistocle, en l’avertissant que les Grecs se préparoient à rompre le pont qu’il avoit jeté sur le Bosphore? Il étoit évident qu’ils ne seroient pas assez mal habiles pour retenir chez eux un ennemi puissant, après l’avoir mis dans la nécessité de vaincre ou de périr. Quelques armées qu’ait un prince tel que Xercès, il est destiné à être vaincu par un Thémistocle. Les forces les plus redoutables sont entre ses mains, comme la massue d’Hercule dans celles d’un enfant qui ne peut la soulever. Xercès prit la fuite; et laissant Mardonius dans la Grèce avec trois cent mille hommes, sans y comprendre les alliés, il songea moins à la soumettre qu’à l’occuper pendant sa retraite, et l’empêcher de porter ses armes en Asie.