Si toutes les républiques de la Grèce, sans ressembler à Lacédémone et à Athènes, eussent seulement été capables d’obéir à leurs ordres, ou même de ne les pas trahir, le projet du roi de Perse eût sans doute été téméraire et insensé. Mais il s’en falloit bien que tous les Grecs pussent voir l’orage dont ils étoient menacés, et n’en être pas intimidés.
Sparte n’avoit pas profité de son crédit pour faire adopter par ses voisins les vertus et les établissemens qui lui étoient particuliers; elle pouvoit corriger la plupart des lois injustes et des coutumes pernicieuses qui s’étoient établies chez les Grecs; mais à peine sa sagesse lui eut-elle acquis l’empire, qu’elle songea à le conserver par les moyens ordinaires de l’ambition: et sans doute il ne peut point y avoir de vertu pure chez les hommes, puisque celle des Spartiates ne le fut pas. Leur république éprouvoit tous les jours que l’administration défectueuse des villes de la Grèce laissoit les unes dans une extrême médiocrité, obligeoit les autres de lui demander des secours, et les tenoit toutes à son égard dans une vraie subordination; elle craignit de paroître moins nécessaire qu’elle ne l’étoit, et de voir anéantir son autorité, si le gouvernement des Grecs devenoit aussi sage qu’il pouvoit l’être. Elle voulut qu’on ne pût point se passer de sa protection; jamais elle ne chercha à tarir la source des divisions qui troubloient les Athéniens; et quand ils parurent acquérir trop de réputation, après avoir secoué le joug des Pisistrates, elle en fut assez jalouse pour tenter de leur donner un maître en rétablissant Hippias.
Je ne puis m’empêcher de le remarquer; il est malheureux que Lycurgue, en donnant à ses citoyens les lois les plus sages, ne leur en ait pas développé les conséquences les plus éloignées. «Pratiquez religieusement, devoit-il leur dire, les lois dont vous venez de jurer l’observation en présence des dieux; elles seront votre sûreté, et vous ne serez exposés à aucun des revers qu’éprouvent les autres peuples. Je vous promets même qu’en vous rendant dignes de la confiance de la Grèce, elles vous en mériteront l’empire; mais alors, craignez de vous laisser corrompre par ce commencement de prospérité. Les vices des Grecs les subordonneront à votre autorité; mais gardez-vous de croire que ces vices soient nécessaires à votre grandeur. Vous formez une république trop excellente pour que vos voisins puissent vous égaler; et quand tous les Grecs deviendroient des Spartiates, votre bonheur n’en seroit-il pas plus affermi, puisque vous vous trouveriez entourés de peuples qui, sans avarice et sans ambition, se feroient une loi de respecter et de défendre votre liberté?
«Si vous craignez de voir naître de nouvelles vertus dans la Grèce, soyez sûrs que, vous défiant de votre vertu même, vous aurez bientôt recours à cette politique frauduleuse, dont les ressources et les moyens sont d’abord équivoques, incertains et à la fin ruineux. Soyez sûrs que plus vous ferez d’efforts pour corriger les mœurs des Grecs, et faire régner la justice dans leurs villes, plus vous les trouverez dociles à votre empire, parce qu’aucun soupçon, aucune crainte ne les empêchera de se livrer sans réserve à leur reconnoissance et à votre générosité.
«Je vous ordonne, devoit ajouter Lycurgue, de travailler à rendre tous les Grecs vertueux; et ce n’est que par-là que vous pourrez vous-mêmes ne vous pas lasser de votre vertu. Je veux qu’on regarde comme traître à la patrie commune, et à Lacédémone en particulier, quiconque voudroit vous persuader qu’il vous importe que les Grecs ne soient ni aussi courageux, ni aussi justes que vous l’êtes. Si les vices de vos voisins peuvent vous donner de la considération, elle sera passagère; et dans mille occasions, ces vices vous inquiéteront et vous gêneront. Si pour dominer dans la Grèce, vous l’empêchez de devenir aussi forte qu’elle peut l’être, vous ressemblerez à un despote imbécille, qui, pour opprimer plus aisément ses sujets, les met dans l’impuissance de le servir. Votre empire sera mal affermi, et vous le perdrez, si un ennemi étranger vous attaque avec des forces considérables.»
Quelques villes avoient profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone, pour inspirer à leurs citoyens l’amour de la liberté et du bien public; mais quand la guerre Médique commença, la plupart n’étoient point encore parvenues à fixer leurs lois et à se faire un gouvernement régulier. Les unes, toujours jalouses de leurs voisins, ou gouvernées depuis leur naissance par les intrigues de leurs magistrats et des principaux citoyens, devoient tout sacrifier aux intérêts de leurs passions ou de leurs cabales; les autres, engourdies par une longue paix, et livrées au commerce et aux arts, ne doutoient pas que le moment fatal pour la Grèce ne fût arrivé; et ces républiques se liguèrent avec les Perses pour prendre un parti opposé à celui de leurs ennemis, ou pour prévenir leur ruine. Tels furent les habitans de la Thessalie et de l’Etolie, les Dolopes, les Eniens, les Perèbes, les Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Phtiotes, les Thébains, et tous ceux de la Béotie, à l’exception des Thespiens et des Platéens. Dans le Péloponèse même, les Argiens et les Achéens se déclarèrent en faveur de Xercès.
La confédération des Grecs fut dissoute par la défection des peuples que je viens de nommer; et l’effroi qui devoit naturellement en résulter, auroit dû perdre toutes les républiques. Il le faut avouer, quelque magnanimité qu’on suppose aux Spartiates, aux Athéniens, et à leurs alliés, étoit-il vraisemblable qu’avec des intelligences dans toute la Grèce, et pouvant vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Xercès échouât dans son entreprise?
Je sais ce que plusieurs historiens ont imaginé pour donner l’explication de l’issue extraordinaire qu’eut la guerre Médique. Ils représentent les soldats de l’Asie moins comme des hommes, que comme des femmes abîmées dans le luxe et la mollesse. Mais si la Perse n’étoit plus ce qu’elle avoit été sous le règne de Cyrus, elle n’étoit pas cependant tombée dans cet état de léthargie et de mort, où Alexandre la trouva depuis. Xénophon reproche aux successeurs de Xercès plusieurs vices que n’avoient point eu ses prédécesseurs. Si le faste, la foiblesse et l’orgueil de Cambyse n’avoient été propres qu’à déshonorer le trône de son père, Darius, qui lui succéda, avoit aimé la gloire. La Perse, il est vrai, avoit perdu l’élite de ses troupes dans ses guerres malheureuses contre les Ammoniens et les Scythes: mais ne restoit-il, sous le règne de Xercès, aucune des milices que Cyrus avoit formées? L’esprit de ce prince, qui avoit vivifié l’Asie, étoit-il entièrement éteint? Une nation qui avoit toujours fait la guerre devoit au moins conserver une tradition de son ancienne discipline, et avoir quelques soldats aguerris. Hérodote lui-même ne dit-il pas que la vertu étoit encore estimée chez les Perses, et que le courage et les talens y servoient de degrés pour parvenir aux honneurs? Plusieurs soldats se distinguèrent encore dans la guerre Médique par des actions d’une rare valeur, et des corps entiers de milice suivirent leur exemple.
Nous ne connoissons plus aujourd’hui ce que c’est que subjuguer une nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général de l’Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits sont également énervés par l’avarice et la mollesse, on ne porte la guerre que dans des provinces accoutumées à obéir, et défendues par des mercenaires. Les républiques même qui sont sous nos yeux n’offrent qu’un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles; le désespoir ne peut plus y enfanter des prodiges, et on ne doit pas s’attendre à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur liberté. Les Spartiates et les Athéniens vouloient mourir libres; mais quel pouvoit être le fruit de leur héroïsme? A force de sacrifier des hommes pour s’emparer des Thermopyles, Xercès s’en rendit le maître; en suivant la même méthode, il devoit avoir par-tout le même succès.
Plus on examine la situation de la Grèce divisée, plus on est convaincu qu’il lui étoit impossible d’échapper à la ruine dont elle étoit menacée. Ce qui sauva les Grecs, c’est la supériorité seule de Thémistocle sur Xercès, et de Pausanias sur Mardonius; et ce n’est qu’en comparant ces hommes célèbres qu’on expliquera le dénouement peu vraisemblable de la guerre Médique.