Les Grecs pouvoient-ils former des projets d’agrandissement au-dehors, sans que leurs républiques n’eussent commencé à se diviser, & à concevoir les uns contre les autres des haines implacables? Chaque ville auroit eu des ennemis à ses portes, et n’auroit acquis que des sujets qui l’auroient mal servie. Loin de blâmer, ne faut-il donc pas louer la modération des Spartiates et des autres Grecs, s’ils pouvoient trouver en eux-mêmes les ressources nécessaires contre les efforts des puissances les plus considérables?
La Grèce étoit assez étendue pour qu’elle ne manquât pas de soldats, et ses terres assez sagement distribuées entre différens états, pour que les lois pussent y être religieusement observées; voilà ce qui devoit faire sa force. Imaginez cette province pleine de républiques sans faste et sans luxe, et peuplée de citoyens soldats qui n’aiment que la justice, la gloire, leur liberté et leur patrie: que lui importe qu’il se forme de grandes puissances dans son voisinage? Répéterai-je ici ce qu’on trouve dans d’autres ouvrages politiques, que le luxe, inévitable dans les grands états, les énerve; que les lois doivent y languir, & que leurs forces sont nécessairement engourdies?
Elle se forma enfin, cette grande puissance. Au milieu de toutes ces nations d’Asie, qui n’étoient recommandables que par leurs richesses, il étoit un peuple peu nombreux, mais dont le pays fermé à l’avarice, au luxe, à la mollesse, servoit d’asyle aux talens, au courage et aux autres vertus que le despotisme avoit bannies de chez ses voisins. Cyrus en étoit le roi; mais trompé par son ambition, il ne connut pas le bonheur de régner sur les Perses seuls. La conquête du royaume des Lydiens rendit ce prince maître des richesses de Crésus, et lui soumit l’Asie mineure. Il porta la guerre contre la Syrie, la réduisit en province, de même que l’Arabie, détruisit la puissance des Assyriens, s’empara de Babylone; et son empire, qui s’étendit enfin sur tous ces vastes pays qui sont compris entre l’Inde, la mer Caspienne, le Pont-Euxin, la mer Egée, l’Ethiopie et la mer d’Arabie, ne fut séparé de la Grèce que par un bras de mer qui n’étoit qu’une foible barrière.
L’histoire de Cyrus ne nous est parvenue que défigurée par les contes puériles dont Hérodote a cru l’orner, ou embellie par le pinceau d’un historien philosophe, qui a peut-être moins songé à nous instruire de la vérité qu’à donner des leçons aux rois pour leur apprendre, s’il se peut, d’être dignes de leur fortune. Quoi qu’il en soit, on voit que ce prince, ayant rempli l’Asie entière du bruit de ses exploits, a eu le sort des hommes extraordinaires, dont l’histoire est plus mêlée de fictions et de merveilleux, à mesure que la grandeur de leurs actions a moins besoin de ces ridicules ornemens pour intéresser. Cyrus a certainement été un des personnages de l’antiquité les plus illustres par ses talens; et quand il eut formé son vaste empire, à quels dangers les Grecs auroient-ils été exposés, si toutes les villes eussent profité de l’exemple que leur donnoit Lacédémone pour perfectionner leur gouvernement? Cyrus, quoique maître de l’Asie, n’avoit de force véritable que les Perses; le reste de ses sujets doit n’être compté pour rien.
Plus la domination de ce prince étoit étendue, moins sa puissance devoit être formidable; il laissa à Cambyse, son fils et son successeur, une trop grande fortune pour qu’il n’en fût pas accablé. Il ne faut point imposer à un homme des devoirs qui passent les forces de l’humanité; et Cyrus lui-même n’auroit pu empêcher les ressorts du gouvernement de se relâcher. Plus la rupture entre les Perses et les Grecs étoit différée, moins elle devoit être dangereuse pour ces derniers; peut-être que les successeurs de Cyrus, écrasés sous le poids de leur grandeur, de leurs vices et de leurs entreprises, auroient renoncé à l’ambition de faire des conquêtes, avant que de pouvoir porter la guerre dans la Grèce, si elle eût eu la sagesse de ne s’occuper que d’elle-même.
La rupture éclata à l’occasion des colonies établies sur les côtes de l’Asie mineure. Elles ne formoient point un même corps de république avec leurs métropoles, dont elles avoient négligé l’alliance; et quoiqu’elles n’eussent aucune des qualités que doit avoir un peuple libre, elles souffroient impatiemment la domination des rois de Perse. Aristagoras, homme aussi téméraire qu’ambitieux, ne cessoit d’exciter les habitans de Milet à la révolte; et ses émissaires, dont il avoit rempli la Grèce, obtinrent sans peine des Athéniens les secours qu’ils demandoient en faveur des Grecs d’Asie, qui, pour la plupart, tiroient leur origine de l’Attique. Athènes venoit de secouer le joug des Pisistrates; elle étoit encore dans l’ivresse d’une liberté naissante, et son dernier tyran, Hippias, avoit trouvé un asyle et même une protection marquée chez Artapherne, gouverneur de Lydie. Cette république promit sa protection aux colonies, et leur révolte éclata par la prise de Sardis, qui fut réduite en cendres.
Darius, qui occupoit alors le trône de Perse, se vengea aisément de cette injure; Milet, abandonné à la colère et à l’avarice des soldats, fut traité avec la dernière rigueur. Le vainqueur, après avoir soumis l’Yonie, et s’être emparé de toutes les îles voisines, voulut étendre la punition sur la Grèce même; il y dépêcha des hérauts pour demander la terre et l’eau, c’est-à-dire, pour lui ordonner de se soumettre à son empire. Loin de se repentir, les Athéniens se préparèrent à la guerre, et marchant jusqu’à Marathon, où les Perses s’étoient déjà avancés, les défirent sous la conduite de Miltiade.
Darius frémit de colère en apprenant l’affront que ses troupes venoient de recevoir; il se préparoit à fondre une seconde fois sur la Grèce avec des forces plus considérables, lorsqu’il fut surpris par la mort; et Xercès, en montant sur le trône, ne vit que l’injure que les Athéniens avoient faite à son père. Un de ses principaux officiers fut chargé de lui en rappeler tous les jours le souvenir. «Si j’oublie, disoit le prince, l’embrasement de Sardis, les courses que les Grecs d’Europe ont eu la témérité de faire en Asie, et la bataille de Marathon, ne croyez pas qu’ils soient touchés de ma modération; leur orgueil, qui voit sans frayeur ma puissance, en seroit plus hardi à m’insulter. Ma générosité passeroit pour crainte ou pour impuissance; et ces peuples, que je négligerois de châtier, entreroient encore à main armée dans l’Asie. Il n’est plus possible, ni aux Perses ni aux Grecs, de se regarder d’un œil indifférent; trop de haine les divise; trop de soupçons les empêchent de se réconcilier: la Perse doit obéir à la Grèce, ou la Grèce devenir une province de Perse.»
Quelqu’impatient que fût Xercès de porter la guerre dans la Grèce, il employa encore quatre ans aux préparatifs de son expédition; et rassembla, pour ainsi dire, toutes les forces de l’Asie. Son armée de terre, selon Hérodote, étoit composée de dix-sept cent mille combattans; et son armée navale, qui montoit à cinq cent mille hommes, étoit portée sur douze cens vaisseaux, suivis de trois mille bâtimens de transport. Il y a apparence que ce dénombrement des forces de Xercès est exagéré: mais en s’en rapportant au récit des autres historiens, ce prince avoit une armée encore assez considérable pour devoir aspirer à la conquête de l’Europe entière, s’il suffisoit de pouvoir rassembler une grande multitude d’hommes pour être conquérant et faire de grandes choses.
Sparte étoit toujours religieusement attachée aux institutions les plus rigides de Lycurgue, et tous ses citoyens ressembloient à ces trois cens héros qui se dévouèrent à la défense des Thermopyles. Athènes tenoit le second rang parmi les Grecs, et n’avoit jamais été dans un état si florissant. Occupée du soin de recouvrer sa liberté et de laver la honte de son esclavage, elle avoit acquis sous la tyrannie des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville libre, et dont il est si difficile aujourd’hui de nous faire une idée fidelle. Ses citoyens, épris à l’envi d’un redoublement d’amour-propre pour la patrie, se conduisirent avec une magnanimité qui leur tint lieu du gouvernement et des lois qui leur manquoient. Les cabales, les partis se turent; il n’y eut de récompense, d’honneur, de gloire, que pour les vertus et les talens. La bataille de Marathon augmenta encore leur courage; et quand Xercès descendit dans la Grèce, rien n’étoit impossible aux Athéniens pour conserver leur réputation.