Pour rendre les citoyens dignes d’être véritablement libres, Lycurgue établit une parfaite égalité dans leur fortune; mais il ne se borna point à faire un nouveau partage des terres. La nature ne donnant pas sans doute à tous les Lacédémoniens les mêmes passions, ni la même industrie à faire valoir leurs héritages, il craignit que l’avarice n’accumulât bientôt les possessions; et pour que Sparte ne jouît pas d’une réforme passagère, il descendit, pour ainsi dire, jusque dans le fond du cœur des citoyens, et y étouffa le germe de l’amour des richesses.

Lycurgue proscrivit l’usage de l’or et de l’argent, et donna cours à une monnoie de fer. Il établit des repas publics, où chaque citoyen fut contraint de donner un exemple continuel de tempérance et d’austérité. Il voulut que les meubles des Spartiates ne fussent travaillés qu’avec la coignée et la scie; il borna, en un mot, tous leurs besoins à ceux que la nature exige indispensablement. Dès-lors les arts qui servent au luxe abandonnèrent la Laconie; les richesses devenues inutiles parurent méprisables, et Sparte devint une forteresse inaccessible à la corruption. Les enfans, formés par une éducation publique, se faisoient en naissant une habitude de la vertu de leurs pères. Les femmes que les lois ont toujours dégradées en ménageant trop leur foiblesse, et par qui le relâchement des mœurs s’est introduit dans presque tous les états, étoient faites à Sparte pour animer et soutenir la vertu des hommes. Les exercices les plus violens, en leur donnant un tempérament fort et robuste, les élevoient au-dessus de leur sexe, et préparoient leur ame à la patience, au courage et à la fermeté des héros.

L’amour de la pauvreté devoit rendre les Spartiates indifférens sur les dépouilles et les tributs des vaincus; ne vivant que du produit de leurs terres, ne possédant qu’une monnoie inconnue hors de chez eux, et n’ayant aucuns fonds de réserve, il leur étoit impossible de porter la guerre loin de leur territoire. La loi qui leur défendoit de donner le droit de citoyens à des étrangers, les empêchoit de réparer les pertes que leur causoit la victoire même; tout les invitoit donc à regarder la paix comme le bien le plus précieux pour les hommes. Lycurgue cependant ne s’en reposa point sur des motifs si propres à retenir sa patrie dans les bornes de la justice et de la modération. Il connoissoit trop bien le cœur humain et ce qui fait la prospérité constante des états, pour ne pas se défier des prestiges séducteurs de l’ambition, passion toujours féconde en espérances et en promesses, mais qui détruit en peu de temps un peuple, si elle est malheureuse; et qui ne peut avoir des succès, sans dégénérer en avarice et en brigandage, changer les mœurs et la condition des citoyens, et ruiner les principes du gouvernement. Le législateur fit une loi expresse, par laquelle il n’étoit permis aux Lacédémoniens de faire la guerre que pour leur défense, et leur enjoignoit de ne jamais profiter de la victoire, en poursuivant une armée mise en déroute.

Cette précaution, en apparence outrée, étoit cependant nécessaire; car pour rendre Lacédémone aussi forte qu’elle pouvoit l’être, Lycurgue en avoit fait plutôt un camp qu’une ville. On s’y formoit continuellement à tous les exercices de la guerre; toute autre occupation y étoit méprisée. Tout citoyen étoit soldat. Être incapable de supporter la faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues; ne pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis, c’eût été une infamie. Il pouvoit aisément arriver que les Spartiates, emportés et trompés par leur courage, abusassent pour s’agrandir des qualités qu’on ne leur avoit données que pour se défendre. Plus une nation brave et guerrière est naturellement disposée à ne pas chercher la gloire dans la pratique de la justice et de la modération, plus Lycurgue devoit recommander la paix en faisant des soldats.

Quoique le portrait que je viens de faire de Lacédémone ne soit qu’ébauché, il est cependant aisé de juger du respect, ou plutôt de l’admiration que les Spartiates durent inspirer à toute la Grèce. On oublia la dureté avec laquelle ils avoient autrefois traité les citoyens d’Hélos, dont ils retenoient encore les descendans dans l’esclavage. Les deux guerres mêmes qu’ils firent aux Messéniens, depuis la réforme de Lycurgue, et qui ne finirent que par la ruine entière d’Ithome et d’Ira, et par la fuite ou la servitude de tous les habitans de la Messénie, ne furent regardées que comme des momens de distraction, qu’un long exercice de vertu avoit réparés.

Hercule, dit Plutarque, parcouroit le monde, et avec sa seule massue il y exterminoit les tyrans et les brigands; et Sparte avec sa pauvreté exerçoit un pareil empire sur la Grèce. Sa justice, sa modération et son courage y étoient si bien connus, que sans avoir besoin d’armer ses citoyens, ni de les mettre en campagne, elle calmoit souvent par le ministère d’un seul envoyé les séditions domestiques des Grecs, contraignoit les tyrans à abandonner l’autorité qu’ils avoient usurpée, et terminoit les querelles élevées entre deux villes.

Cette espèce de médiation, toujours favorable à l’ordre, valut d’autant plus à Lacédémone une supériorité marquée sur les autres républiques, qu’elles étoient continuellement obligées de recourir à sa protection. Heureuses tour-à-tour par ses bienfaits, aucune d’elles ne refusa de se conduire par ses conseils. Il est beau pour l’humanité, et c’est une grande leçon de morale et de politique, de voir un peuple qui ne doit sa fortune qu’à son amour pour la justice et à sa bienfaisance. Lacédémone acquit dans la Grèce l’autorité qui manquoit au conseil amphictyonique pour en tenir unies toutes les parties. Tandis qu’on s’accoutumoit à obéir aux Spartiates, parce qu’il eût été insensé de ne pas respecter leur sagesse et leur courage, la subordination s’établissoit de toutes parts; leur ville devenoit insensiblement la capitale de la Grèce; et jouissant sans contestation du commandement de ses armées réunies, pouvoit donner à la république fédérative des Grecs toute la force dont elle étoit susceptible.

Aujourd’hui qu’on juge faussement en Europe de la force des états, plus par l’étendue du territoire et le nombre des citoyens que par la sagesse des lois, on croira sans doute que les Grecs, qui n’occupoient qu’une petite province, ne pouvoient conserver leur liberté qu’autant qu’il ne se formeroit dans leur voisinage aucune puissance assez considérable pour les subjuguer; et on en conclura qu’ils devoient s’accroître et faire des conquêtes. Après avoir loué la modération des Spartiates, parce qu’elle leur valut l’empire de la Grèce, on blâmera cette même modération, parce qu’elle retenoit les Grecs dans leur première foiblesse, tandis que par une suite de ces révolutions éternelles qui changent la face du monde, leurs voisins tendoient continuellement à s’agrandir.

Mais, sans examiner ce qui fait la puissance réelle d’un état, qu’on fasse d’abord attention que les ressorts d’une république fédérative sont si nombreux, si compliqués, si lens dans leurs mouvemens, qu’elle ne peut s’occuper avec succès que d’elle-même. Falloit-il que les Spartiates invitassent la Grèce à faire des conquêtes, qui, sans enrichir aucune de ses villes en particulier, auroient rendu leur communauté plus puissante? La prudence ne permettoit pas de le tenter; tout le monde le sait, un intérêt éloigné ne frappe jamais la multitude; un intérêt général ne la remue que foiblement.

Quand on seroit parvenu dans une assemblée générale des amphictyons à donner aux Grecs la passion de faire des conquêtes en commun, les obstacles sans nombre, attachés à cette entreprise, les en auroient bientôt dégoûtés. Une république fédérative se défend avec succès, parce que le grand objet de sa conservation, lorsqu’on attaque sa liberté, ne donne à toutes ses parties qu’un même intérêt. La guerre défensive n’exige qu’une sorte de sagesse lente, dont une ligue est capable; d’ailleurs le danger précipite alors ses démarches en lui donnant un zèle plus ardent pour le bien public, et l’oblige de passer par-dessus bien des formalités, dont elle ne se départ jamais dans d’autres circonstances. La guerre offensive, loin d’unir plus étroitement des confédérés, les divise au contraire presque toujours. En commençant une entreprise, chacun tâche d’y contribuer le moins qu’il lui est possible, et veut cependant en retirer le principal avantage. On se fait un mérite de tromper avec adresse ses alliés, et de remplir mal ses engagemens. Soit qu’on réussisse, soit qu’on échoue, personne ne se rend justice; personne ne veut être la cause des disgraces qu’on a essuyées; tout le monde veut être l’auteur des succès heureux, et des confédérés finissent par se haïr.