Pausanias rapporte que le plus jeune des fils de Lycaon, Oénotrus, prince audacieux, entreprenant, et plein de cette espérance qui fait les héros, ayant obtenu de Nyctimus son frère, des vaisseaux et des soldats, imagina, le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les fondemens d’un nouvel état dans une terre étrangère. Les vents le portèrent en Italie, et il y régna avec gloire. Le succès de ces aventuriers fut admiré; leur fortune fit naître une émulation générale; et tout ce que la Grèce eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui auroient communiqué leur inquiétude et leur ambition à leur patrie, ne songea, après même que la royauté eut été détruite, qu’à former des colonies que leur éloignement, de nouveaux intérêts et l’esprit d’indépendance qu’elles avoient apporté de leur première patrie, rendoient bientôt étrangères à leurs métropoles. Tandis que les Grecs peuploient à l’envi l’Italie et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs villes, qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, ne sentoient point la nécessité d’acquérir de nouveaux domaines pour fournir à leur subsistance; et cette foiblesse, qui les rendoit incapables de faire longues guerres, ne leur permettoit pas de s’accoutumer insensiblement à l’ambition, et de porter dans leurs entreprises cette constance opiniâtre, sans laquelle un peuple n’est jamais ambitieux et conquérant.

Chaque ville, nouvellement associée au conseil amphictyonique, étoit d’ailleurs trop occupée de son administration intérieure pour songer à inquiéter ses voisins. Le hasard seul avoit décidé du gouvernement, quand elles s’affranchirent de la tyrannie de leurs capitaines; et les lois s’étoient faites à la hâte, sans règle et sans principe. Chacun avoit tâché de profiter de la révolution pour s’emparer de l’autorité; et quand le calme commença à se rétablir dans les esprits, tout le monde fut mécontent en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout côté des querelles entre les nobles et le peuple, les riches et les pauvres, les magistrats et les citoyens; il n’étoit continuellement question que de régler leurs droits et leur fortune. Des prétentions opposées, des plaintes, des craintes ou des espérances toujours nouvelles empêchoient que les républiques ne prissent une forme stable; à peine avoit-on fait une loi, qu’on sentoit la nécessité de la révoquer ou de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt le même sort que celles qu’elles avoient détruites; et à la faveur de ces troubles, dont toutes les villes étoient agitées, les amphictyons réussissoient sans peine à entretenir la paix entr’elles.

Cependant il étoit impossible que, de ce grand nombre de républiques, il n’y en eût enfin quelqu’une qui ne parvînt à prendre une forme sage et fixe de gouvernement; et ne devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât de la régularité de ses lois, de ses forces et des désordres des autres peuples, pour avoir de l’ambition? Quel auroit été alors le pouvoir du conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir les funestes effets de la rivalité d’Athènes et de Lacédémone, dans un temps que la république fédérative des Grecs paroissoit solidement affermie par une habitude de plusieurs siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti qui dominoit dans une ville se fît un systême de distraire le peuple de ses intérêts domestiques, en l’occupant par des entreprises au-dehors: ce fut le sort des Romains, qui inquiétèrent leurs voisins par des guerres continuelles, pour avoir la paix chez eux.

D’ailleurs, si la Grèce étoit attaquée par une puissance étrangère, n’est-il pas vraisemblable, qu’en voulant réunir pour la défense commune, des peuples libres, indépendans et jaloux de leur dignité, jamais les amphictyons n’auroient réussi à les plier à une certaine subordination, sans laquelle les Grecs n’auroient cependant opposé à leurs ennemis que la moitié de leurs forces, ou des soldats divisés? Dans la crainte de se donner un maître, aucune république n’auroit voulu reconnoître un chef; toutes auroient aspiré au commandement; aucune n’auroit consenti à obéir; et faute d’un ressort principal qui les unît, qui réglât leur conduite, et tour-à-tour en rallentît ou en précipitât les mouvemens, elles seroient devenues la proie des étrangers.

Ce qui manquoit aux Grecs, ce fut Lycurgue qui le leur procura; et le gouvernement qu’il établit à Sparte, le rendit en quelque sorte le législateur de la Grèce entière. Quand cet homme célèbre se vit à la tête des affaires de sa patrie, depuis la mort de Polydecte son frère jusqu’à la naissance de Charilaüs son neveu, Lacédémone n’étoit pas dans une situation moins fâcheuse que les autres républiques de la Grèce. Les deux rois, qu’elle n’avoit pas détruits, parce que leur autorité partagée les avoit rendus moins entreprenans que les autres princes, prétendoient être les tyrans des lois; et leurs sujets, confondant la liberté avec la licence, ne vouloient reconnoître aucune autorité. Chaque faction s’emparoit tour-à-tour de la puissance souveraine, et le gouvernement, toujours abandonné à la tyrannie ou à l’anarchie, passoit tour-à-tour avec violence d’un excès à l’autre.

Ce ne fut qu’à son retour de Crète et d’Egypte, pays alors les plus célèbres dans le monde, et dont Lycurgue étoit allé étudier les mœurs et les loix, qu’il médita la réforme des Spartiates. Il ne pensa point comme les autres législateurs qui parurent après lui dans la Grèce, et qui, ne cherchant par des ménagemens timides qu’à contenter à la fois tous les citoyens, ne satisfirent personne, laissèrent subsister le germe de toutes les divisions, ou ne corrigèrent un abus, que pour en favoriser un autre. La politique doit sans doute consulter la disposition des esprits, et ne pas offenser les mœurs publiques, quand elle donne des lois à un grand état; parce que le génie de la nation y est nécessairement plus fort que le législateur: mais lorsqu’il ne s’agit que d’une poignée de citoyens, qui ne compose, pour ainsi dire, qu’une famille dans les murs d’une même ville, elle n’a pas besoin de la même condescendance. Lycurgue opposa son génie à celui des Spartiates, et osa former le projet hardi d’en faire un peuple nouveau. Il ne crut pas impossible de les intéresser tous, par l’espérance ou par la crainte, à la révolution qu’il méditoit. Il trouva quelques amis dignes de se rendre avec leurs armes dans la place publique où il devoit publier ses lois; et, sans autre droit que celui que donnent l’amour du bien et le salut de la patrie, il contraignit les Lacédémoniens à devenir sages et heureux.

Lycurgue laissa subsister la double royauté en usage à Lacédémone, et dont deux branches de la famille d’Hercule étoient en possession. En même temps qu’il donnoit à ces princes, comme généraux, un pouvoir absolu à la tête des armées, il les réduisit, comme magistrats, à n’être avec le sénat que les instrumens ou les ministres des lois. Ce fut au corps même de la nation que ce législateur remit l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit de faire des lois, d’ordonner la paix et la guerre, et de créer les magistrats auxquels elle devoit obéir. Mais afin que le peuple fût plus tranquille sur sa situation, et que, sous prétexte de conserver sa liberté, il ne se livrât point à une défiance inquiète et orageuse, Lycurgue établit en sa faveur cinq éphores ou inspecteurs; ils étoient spécialement chargés d’empêcher que les rois et les sénateurs, en abusant du pouvoir exécutif, ne parvinssent à se mettre au-dessus des lois ou à les violer; leur magistrature étoit annuelle, pour qu’ils fussent en même temps plus attentifs à leurs devoirs, et moins entreprenans; et ils entretenoient ainsi la république dans cette sécurité qui ne donne à tous les citoyens qu’un même intérêt.

Le sénat, composé de vingt-huit citoyens choisis par le peuple, et qui devoient avoir soixante ans accomplis, exerçoit les magistratures civiles, servoit de conseil aux deux rois, à qui il n’étoit permis de rien entreprendre sans son consentement; et portoit seul aux assemblées publiques les matières sur lesquelles le peuple devoit délibérer et résoudre.

La république de Lycurgue, ainsi que Polybe l’a dit depuis de la république romaine, réunissant tous les avantages dont l’aristocratie, la royauté et la démocratie ne peuvent jamais posséder qu’une foible partie, quand elles ne se confondent pas pour ne former qu’un seul gouvernement, n’eut aucun des vices qui leur sont naturels. La souveraineté dont le peuple jouissoit le portoit sans effort à tout ce que l’amour de la liberté et de la patrie peut produire de grand et de magnanime dans un état purement populaire. Mais, par une suite de l’équilibre établi entre les différens pouvoirs, dès que la partie démocratique du gouvernement vouloit abuser de son autorité, elle se trouvoit sans force, et contrainte par la puissance des magistrats. Aussi ne vit-on point dans Lacédémone ces caprices, ces emportemens, ces terreurs paniques, ces violences qui déshonoroient la plupart des républiques de la Grèce. Par une suite de ce même équilibre des pouvoirs, les magistrats à leur tour tout-puissans, quand la loi marchoit devant eux, se trouvoient sous la main impérieuse du peuple dès qu’ils s’écartoient de la règle. Tous les ordres de l’état s’aidoient, s’éclairoient, se perfectionnoient mutuellement par la censure qu’ils exerçoient les uns sur les autres. Les grands abus étoient impossibles, parce qu’on avoit prévu les plus petits. Le sénat, qui devoit à la vigilance des éphores sa modération et sa sagesse dans l’exercice de la puissance exécutrice, rendoit à son tour la multitude capable de discuter et de connoître ses vrais intérêts, de se fixer à des principes, et de conserver le même esprit. Les rois n’avoient aucun pouvoir s’ils n’étoient pas les organes du sénat, et donnoient cependant aux armées cette action prompte et diligente, qui est l’ame des opérations et des succès militaires, mais presque toujours inconnue chez les peuples libres.

Quelque sage que fût ce systême, dont Lycurgue avoit pris la première idée chez les Crétois, il n’en espéra rien si les anciennes mœurs subsistoient. Quel eût été en effet le fruit de l’ordre qu’il avoit établi pour rendre les lois seules puissantes et seules souveraines, si les richesses et le luxe, toujours liés ensemble, et toujours suivis de la dépravation des mœurs, de l’inégalité des citoyens, et par conséquent de la tyrannie et de la servitude, eussent encore appris aux Spartiates à mépriser ou à éluder leurs nouvelles lois? Le peuple, avili par la misère, auroit bientôt été incapable de conserver sa dignité; il eût vendu ses suffrages, ses droits et sa liberté au plus offrant. Le sénat, dont les places n’étoient destinées qu’à honorer les hommes les plus vertueux, n’auroit été ouvert qu’aux plus riches. On auroit acheté les magistratures pour satisfaire sa vanité, ou pour faire un trafic honteux de son pouvoir. Les rois, en favorisant la corruption, pour ne trouver que des esclaves soumis à leurs caprices, auroient sacrifié impunément la patrie à leurs intérêts particuliers. C’est en Egypte que Lycurgue s’instruisit du pouvoir des mœurs dans la société; et c’est pour n’avoir pas connu, comme ce législateur, l’action réciproque des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois, que plusieurs peuples n’ont tiré qu’un médiocre avantage des soins qu’ils ont pris de balancer différens pouvoirs dans l’état, et de les tenir en équilibre.