Dès-lors Périclès ne vit pas avec moins de chagrin que Cimon, mais par d’autres motifs, la rivalité qui s’étoit formée entre sa patrie et Lacédémone. Il jugea que si les Spartiates, secondés des forces du Péloponèse, en venoient à une rupture ouverte, la qualité de chef d’Athènes deviendroit un fardeau trop pesant, et qu’il succomberoit peut-être sous le poids d’une guerre entreprise contre un peuple qu’on croyoit invincible.

A l’exemple de Cimon, il réussit d’abord à se rendre maître de la haine des Athéniens contre Lacédémone, en les occupant par des expéditions contre les Perses; mais ces succès mêmes, plus ils étoient brillans, plus ils aigrissoient la jalousie des Spartiates. Leur patience se lassoit enfin de voir triompher leurs ennemis en Asie; ils étoient fatigués du bruit de leurs exploits et des éloges que leur donnoit la Grèce; et il n’y avoit plus à Sparte qu’un petit nombre de citoyens attachés aux anciennes lois de Lycurgue, et éclairés sur les vrais intérêts de la Grèce et de leur patrie, qui conservât de la modération. Ce parti trop foible n’auroit pu empêcher que la république ne commençât la guerre, si Périclès n’eût adroitement profité du commencement de corruption que le butin fait à Platée avoit fait naître à Lacédémone; il y envoya tous les ans dix talens, qu’il distribua à tous ceux qui voulurent se laisser corrompre, et à qui il ordonna de penser et de parler comme les gens de bien.

Mais cette paix, d’abord favorable aux vues de Périclès, devint enfin elle-même un nouvel embarras pour lui. D’un côté, la guerre contre les Perses commençoit à passer de mode, quoiqu’elle offrît des victoires faciles et un butin considérable; ce qui sembloit devoir satisfaire à-la-fois le double goût des Athéniens pour la gloire de leurs armes et la magnificence de leurs spectacles. De l’autre, il étoit dangereux de laisser la république dans une trop grande oisiveté. Applaudir ou critiquer une pièce de théâtre, un tableau, une statue, un édifice; contredire l’aréopage, juger quelques procès particuliers, ce n’étoit pas assez pour occuper des esprits volages et accoutumés à l’agitation. Il falloit aux Athéniens des armées en campagne, des succès, des défaites, des espérances et des craintes, ou leur inquiétude naturelle les rendoit trop difficiles à conduire.

Heureusement pour Périclès, les alliés d’Athènes n’étoient pas aussi contens de son administration que les Athéniens. Les colonies d’Asie ne blâmoient ni le luxe, ni les plaisirs auxquels la république se livroit; mais elles trouvoient mauvais de payer les frais de ses fêtes et de ses spectacles, et que Périclès leur demandât plus de six cent talens de contribution pour ne procurer que des amusemens frivoles à des citoyens, tandis que Cimon s’étoit contenté de soixante pour faire la guerre aux Barbares. Périclès se fit un art de réduire au désespoir des peuples qui ne pouvoient se soulever contre Athènes sans se perdre. Outre qu’il n’y avoit aucune liaison entr’eux, et qu’il leur étoit par conséquent impossible d’agir de concert, ils n’avoient jamais eu d’ambition; et contens de recouvrer leur liberté, ils avoient obtenu de Cimon de ne contribuer qu’en argent et en vaisseaux à la guerre que la Grèce avoit faite en leur faveur au roi de Perse. Les colonies, accoutumées par-là au repos et à toutes les douceurs d’une vie tranquille, avoient perdu l’usage de manier les armes, et, selon la judicieuse remarque de Thucydide, se trouvant même épuisées par les contributions auxquelles elles s’étoient soumises, ne pouvoient se dérober au joug des Athéniens, s’ils vouloient les traiter plutôt en sujets qu’en alliés.

En représentant les justes plaintes de ces peuples malheureux, comme un attentat intolérable, et propre à ruiner toute espèce de subordination, Périclès les rendit facilement odieux. Il engagea les Athéniens dans une guerre qui devoit affermir son crédit, parce qu’elle devoit leur procurer sans cesse des succès certains, et leur promettoit un grand empire. En effet, leur république, contente de gagner des batailles et de prendre des villes, n’importe à quel prix, ignoroit trop ses intérêts pour s’apercevoir que les avantages qu’elle remportoit sur ses alliés, annonçoient sa décadence, et que leur révolte la ramenoit au même point de foiblesse où elle s’étoit vue avant la guerre Médique.

Athènes auroit repris sans s’en apercevoir la seconde place qu’elle occupoit autrefois dans la ligue fédérative des Grecs, si cette guerre qui la rendoit odieuse eût duré assez long-temps pour que ses alliés, se détachant successivement de son alliance, l’eussent privée de tout secours étranger. Mais les Athéniens avoient des succès continuels, et la crainte retenoit encore la plupart des colonies sous le joug, lorsque Périclès eut besoin de donner à sa république une occupation plus importante.

Le temps arriva où il devoit rendre compte de son administration, et cette opération étoit délicate. Ce n’est pas qu’il se fût enrichi aux dépens de l’état; mais soit négligence de sa part, soit infidélité dans les subalternes qu’il avoit employés au maniement des deniers publics, on ne trouvoit point l’emploi de plusieurs sommes considérables, et les revenus de la république étoient diminués. Il étoit humiliant pour Périclès de montrer aux Athéniens que leurs finances étoient en mauvais ordre; et c’étoit prodigieusement décrier la prodigalité, les fêtes, les jeux, et les spectacles, que d’avouer qu’ils n’avoient enfin abouti qu’à ruiner la république et ses alliés.

Tout le monde se rappelle le mot d’Alcibiade à ce sujet. Il s’étoit présenté chez Périclès pour le voir; et on lui dit qu’il ne recevoit personne, étant accablé d’affaires, et occupé à penser comment il rendroit ses comptes. S’il m’en croyoit, répondit Alcibiade, il songeroit bien plutôt comment il n’en rendroit point. Cette plaisanterie servit de conseil à Périclès, et il ne pensa qu’à distraire les Athéniens de leurs affaires domestiques par quelqu’entreprise importante au-dehors. Malheureusement aucune ville voisine n’osoit remuer; les unes intimidées par les exemples de sévérité qu’Athènes avoit donnés, les autres retenues par le peu d’intérêt que Lacédémone sembloit prendre à leurs affaires, et par la lenteur avec laquelle cette république agissoit, renfermoient leur ressentiment, en attendant des circonstances plus favorables; et Périclès fut réduit à la dure extrémité d’irriter la jalousie des Spartiates mêmes qu’il redoutoit.

Il savoit que les Corinthiens n’avoient pas oublié les torts qu’Athènes leur avoit fait dans la guerre de Corcyre, qui étoit à peine terminée; et il espéra qu’en faisant le siége de Potipée, place de la plus grande importance pour eux, il les forceroit à prendre les armes. En même temps qu’il insulte un des peuples les plus puissans du Péloponèse, il ne fait plus passer d’argent à Lacédémone; et ses pensionnaires, qui se seroient vengés, en continuant à parler d’une manière propre à conserver la paix, se turent mal-habilement, et servirent Périclès.

Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans, toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous, Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui, soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer. Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre avantage.»