Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible, les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.
«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres; nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe, Potidée, Egine et Mégare.
Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême. Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort, ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.»
Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte, il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte; et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir d’autre politique que celle de leurs passions.
C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés; mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie, craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts.
Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité, par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce?
Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la tête des affaires.»
Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace. A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre; cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la Grèce.
Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr. Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux, qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur, sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude, pour être en état de gouverner une république.
Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération, on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés, sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts, jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour de la gloire.