Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville, abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas de grands hommes.

Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni gouverner ni être gouverné.

Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens, de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un mauvais parti si elle agit.

Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce n’étoit pas un ambitieux, mais un homme vain qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens. Sa valeur, son éloquence, tout dans lui étoit embelli par des graces. Abandonné aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux des agréments et d’une certaine élégance de mœurs qui en annonce presque toujours la ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de la république, que pour se délasser des plaisirs. Il avoit l’esprit d’un grand homme; mais son ame, dont les ressorts étoient devenus incapables d’une application constante, ne pouvoit s’élever au grand que par boutade. J’ai bien de la peine à croire qu’un homme assez souple pour être à Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un Spartiate, dans l’Ionie aussi recherché dans les plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace des exemples de rusticité, et qui dans l’Asie faisoit envier son luxe élégant par les satrapes du roi de Perse, fût propre à faire un grand homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Socrate, il n’étoit guère persuadé qu’il y eût dans le monde d’autre bien ni d’autre mal que ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot de Timon le misanthrope: «Courage, mon cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, je te sais gré du crédit que tu acquiers; deviens l’homme à la mode, tu me feras raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout est perdu, en effet, quand un homme du caractère d’Alcibiade parvient à la tête des affaires. Les grâces accréditent les vices; la décadence des mœurs entraîne celle des lois; les talens agréables sont seuls honorés et protégés, et le gouvernement sans principes ne se conduit que par saillies.

Avec de pareils administrateurs, les Athéniens ne tentèrent plus que des projets informes et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte des autres; et après dix campagnes infructueuses, la malheureuse journée d’Amphipolis auroit dû leur faire perdre l’espérance chimérique de dominer dans la Grèce. Les Lacédémoniens, de leur côté, sans renoncer à leur ambition, étoient las de la guerre, qui avoit ruiné leurs affaires. Leurs esclaves désertoient chaque jour, et ils n’avoient plus la même autorité qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et Brasidas, ces ennemis éternels de la paix, étoient morts. Nicias, que les périls et les révolutions de la guerre alarmoient, désiroit de jouir sans trouble du crédit qu’il avoit acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit mille raisons particulières pour travailler à la pacification de la Grèce.

Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent qu’une trève; et cependant le traité de paix le plus solennellement juré n’auroit été qu’un foible garant de la tranquillité publique. Ces deux peuples, toujours pleins d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs forces, ainsi qu’ils en étoient convenus, pour hâter l’exécution de leur traité, auquel les alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent au contraire eux-mêmes que des prétextes pour éluder leurs engagements. Ils se firent un art de se nuire en secret; et malgré leur alliance, toujours à la veille de reprendre les armes, ils ne jouissoient que d’une paix trompeuse; lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige, fit tout à coup un effort, et leva une armée formidable pour s’emparer de la Sicile.

Il y avoit déjà long-temps que cette conquête flattoit l’ambition des Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix, pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone, soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?»

Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions; Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les forces de ces provinces soumises.

Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants. Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte, on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre.

Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple. Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout, et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours celle où il se trouvoit.