Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues; et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de concert, auroient fait avorter une entreprise aisée.
Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates, et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort.
Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité, dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante; ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui, pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en faisant une descente dans la Laconie.
Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées; elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux, sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés. Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble.
Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser. Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui, pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages.
Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre, balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.
Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à demander la paix.
«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste; elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance. Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne nous appartiennent pas.»
Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.
Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent; et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre. Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés, mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.