Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant servilement à ses ordres.
Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté.
Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame, par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles? la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.»
Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce. Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre, et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à notre conservation?
«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse? avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée. Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation: elle est déjà dans leur cœur.
«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur; mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières, quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables. Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens.
«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé.
«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple, dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie, publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière, sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition. Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines d’Athènes.»
Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur, vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen; tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix du mérite.
Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté, n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à leurs fortunes domestiques.