Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains, tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie, et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur, ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée.


LIVRE TROISIÈME.

Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des vertus de leur général.

«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes, quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»

Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent, par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions, ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de conjurations contre la Grèce.

Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats, et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement, soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.

Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines, avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins. Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes tombèrent dans une extrême anarchie.

On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence. L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage; se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et de leurs artifices.

Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains, après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une nouvelle révolution.