Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine, ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.
Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.
Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées, à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse, suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie des étrangers.
Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares, cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain, ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie; ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.
Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.
Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses ennemis quand il mourut.
Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang, qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.
Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône; et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la couronne.
Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive, prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.
Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître que le ministre de la justice.