Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience, la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.
Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.
Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche; et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.
Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.
Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine, Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.
Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.
Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens, et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après les autres.
Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.
La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé. Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître; et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle. Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est supérieur.
Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées, et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.