Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence. Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune se déclara contr’eux.
Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans leur ville.
Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable, que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète, orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de pouvoir profiter de ses victoires.
Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la Grèce auroit pu tourner contre lui.
Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins, sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse, de leur décadence et de leur ruine.
Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes, aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins: il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit, méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure, qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière, ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont l’emploi a été pernicieux.
Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire, tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains. Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté. Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus pénibles?
Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons, il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue, et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition, avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres, et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit, et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette masse d’états libres et florissans.
Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens, et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de sortir de cette forteresse.
Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens, Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir. Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse.