S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur; mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de l’empire des Perses.

Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave, généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé? Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot, à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne partageroient jamais la prospérité du prince.

Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont prêtes à se séparer.

Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir. Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug. Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères, sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus nombreuses?

Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs, répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service; il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue unie.

Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne n’en doute; mais il pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute. Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus, avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr, qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive.

Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus, pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre? Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire, n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs; ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr.

Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion; et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle insurmontable à sa prospérité et à sa conservation.

Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand, parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare, nous lui donnons de l’admiration.

Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce. Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but. L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit, faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main.