Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il capable d’une pareille conduite?
Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus, c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance. Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens. Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution pour l’état, il restoit dans la même situation.
Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre? Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens, et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs d’Alexandre, une longue suite de révolutions.
Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir, il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient, que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs, venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.
Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne, en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques.
Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence? Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre, toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.
Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte, n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille.
Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire, avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles? N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies considérables des débris de son seul empire.