La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe, et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers.
Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue, par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique? C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de leur fidélité au gouvernement.
Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux, n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet, quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en différens états indépendans et jaloux les uns des autres.
Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes, ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple; il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour soumettre l’Egypte.
Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats; et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition, achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre.
Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée, pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas.
Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable. Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient, pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses prisonniers.
Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes, qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens, qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent à l’emportement de leur orateur.
La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène, général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater, qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger.
Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet, la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie, amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans toutes ses expéditions.