La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre, crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens, qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus, n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur.
Si les Athéniens, au contraire, avoient attendu, pour se soulever, que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques, qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent commencé.
Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés, au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte, ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre; et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime. Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des Grecs.
Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon. Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes, argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans, devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre, que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois, il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire une entreprise sur la Macédoine.
Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret, par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats, et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce, reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et l’anarchie devint générale chez les Grecs.
Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.
Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes, Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin. Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de déclarer d’abord la guerre.
Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution. Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit; mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se punir de leur ambition.
Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée, Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis partagèrent sa dépouille.
La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine. Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens, ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et laisser enfin ce royaume à ses descendans.