La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre, mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre, lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace, l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs, un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide, et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces nouveaux ennemis.
Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois, dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre leurs ennemis.
Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après, en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre, n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi.
Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges, et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir, s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent.
Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions, et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs avoient perdu en formant des sociétés régulières.
Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes. Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms, l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la Grèce, et y commirent les plus grands excès.
Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains, ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur. C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière, il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les progrès.
Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens, toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou à les étouffer dans leur naissance.
Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix, contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient n’étoit pas assemblé.
Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort. C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les étrangers.