Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein. La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles.
Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs, se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante, qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens, qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de s’applaudir.
Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables, si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire, ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle, en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires.
Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité, crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine, qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité.
Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, au rôle important que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices, ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles, si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses successeurs les avoient accoutumés.
Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit, dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles. Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis, tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur ligue devoit sa naissance.
Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre. Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre.
Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté, et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart; elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.
Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce, dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions, et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états? Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène.
On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins, furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats, dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire du Péloponèse.