Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance.

Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés, il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable, poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe, que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage, elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse.

On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone, et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»

Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce, étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même. Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas, son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre; il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution, du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie, s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et sans foi.

Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque, avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins.

Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes. D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates: peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans le Péloponèse?

Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé insolemment de ses avantages?

Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice, il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour la cour de Macédoine.

Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de nouveaux intérêts.

Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre: «qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde, afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile. Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à notre gré; nous serons condamnés à obéir.»