Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité. Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne, apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.
«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours, continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur ruine, pourvu qu’elles vous perdent.»
C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie, il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes, s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui avoit donnés.
La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens. Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé.
Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius, négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la conquête d’une province éloignée.
Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition, que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage elle-même auroit dû faire.
Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume. Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi.
Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience, se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des tyrans.
La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public, n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens. L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce, le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances.
Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations. Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes; ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes. Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant son ambition sous le voile spécieux du bien public.