Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.

Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix, mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés. La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages. Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.

Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république, qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son pouvoir.

Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la nécessité.»

Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage, rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa patrie.

Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain, et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.

Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome; mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.

Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens, qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi, elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un succès plus heureux que les premiers.

Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent, ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué; Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue; et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois la fortune des Romains.

Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.