LIVRE SECOND.
Les troubles pouvoient d’abord éclater par quelqu’entreprise des armées sur la liberté publique; et vraisemblablement la seule raison qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit trop ouvertement criminelle, trop contraire à la manière de penser des Romains, en un mot, trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui précède toujours les actions injustes, inusitées et importantes, et qui fit balancer l’ambitieux César, lui-même, sur les bords du Rubicon, quoiqu’il fut enhardi par l’exemple d’une guerre civile et les vœux d’une partie de la république, retint sans doute beaucoup de généraux dans le devoir, depuis le premier Scipion jusqu’à Sylla.
Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, une tradition avantageuse des anciennes querelles de la noblesse et du peuple; et non-seulement elle étoit propre à rendre excusable un tribun séditieux, mais à le faire même regarder comme le vengeur de la justice et des lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec moins de danger et plus de décence, en excitant des émotions populaires; et dès-lors, il étoit naturel que les désordres qui devoient perdre la république Romaine, et dont je vais tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent par les tribuns.
Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit souvent à Tibérius Gracchus, son fils, son indifférence pour le bien public, tandis que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; et qu’en retirant de l’oubli les réglemens qui avoient fait la grandeur des Romains, il pouvoit se rendre aussi illustre que les plus grands capitaines. D’autres prétendent qu’en voyageant dans l’Italie, il fut touché de l’état déplorable où il vit les campagnes. Elles étoient désertes, ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, témoin des suites funestes du luxe, crut, dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un moment à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de penser que l’ambition seule l’inspira. S’il se couvrit du masque de réformateur, ce fut pour se concilier la faveur de la multitude, et par-là se rendre le maître d’une république dont le gouvernement n’étoit plus susceptible d’aucune réforme avantageuse, et à qui sa liberté commençoit d’être à charge.
C’est avec le téméraire projet d’arracher aux riches leur fortune, et de les réduire à ne posséder encore que cinq cens arpens de terre, que Tibérius brigua et obtint le tribunat. Cette entreprise étoit sage de la part d’un ambitieux qui avoit besoin de présenter un grand intérêt pour émouvoir de grandes passions; mais elle étoit insensée dans un magistrat qui n’auroit voulu que soulager la misère du peuple, et pourvoir à sa subsistance. Tout ce que Rome renfermoit de citoyens, que la loi Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, qui étoit devenu l’idole de la multitude. Pour les uns, c’est un séditieux qu’il faut faire périr, et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi des tyrans et le défenseur de la liberté. Si le tribun n’eût eu que de bonnes intentions, il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. Pouvoit-il être assez peu éclairé pour ne pas voir que les riches consentiroient plutôt à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs richesses? Les injures de ses ennemis lui donnèrent de la colère, les éloges de ses partisans augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la fois aigri et flatté, devint plus entreprenant. Content jusqu’alors de gémir sur les maux des Romains, de tendre en apparence une main secourable aux malheureux, de peindre avec adresse la cupidité des grands, ou de faire voir combien il étoit injuste que tant de citoyens d’une république qui étoit maîtresse du monde fussent plongés dans la misère, il avoit plutôt paru se laisser emporter par les sentimens du peuple, que lui inspirèrent les siens; actuellement il l’invite lui-même à tout oser. La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait adroitement apercevoir, en feignant de la cacher, avertit continuellement la multitude que les grands sont capables d’un assassinat, et que l’occasion de ramener l’égalité est arrivée, mais qu’un moment peut la faire disparoître. Il faut que les lois se plient aux volontés de Tibérius; il viole en tyran celles qui lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son collègue, met opposition à ses décrets, il le prend à partie, l’accuse de trahir les intérêts du peuple, et le fait déposer.
La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, chargés de la mettre en exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches, et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius, enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens, que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses collègues.[28]
Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer, ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.
Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre, et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de l’Italie, et fut en état de les accabler.
Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts, de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource contre les coups qu’il vouloit leur porter.
Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher, et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus, dont la considération diminuoit à proportion que celle de son rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui, en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée. Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois, mais par la force que tout devoit s’y décider.