Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines. Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches, et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les divisions.
Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver.
C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre. Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif, parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins.
La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement; le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais persuasive, que donnent les seules passions.
Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit aux plus hautes magistratures.
Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts qui font mouvoir la république.
Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible, ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie. C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains. Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur; et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla; et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent par-là les maîtres de Rome.
Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère, ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat, perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la fortune de l’autre.
Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite, Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur.
Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé de ses intérêts personnels que de ceux de la république.