Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple, nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit de lui décerner.

Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de la violence, et il falloit nécessairement troubler la république, afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres, sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens; c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains, qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les subjuguer une seconde fois.

C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens. La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla; il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore remportée.

Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se présente aux portes de Rome.

Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne que les élections ne se fassent désormais que par centuries.

Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre Mithridate.

Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine. Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire. Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition, quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité. Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour d’Asie.

Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au détail des proscriptions abominables de Sylla[32].

Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit joui sous le titre de dictateur perpétuel. Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe, qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde, cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme rétabli.

La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens, sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient, que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César: «Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»