Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures; son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux du bien public.

Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée. L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut passer pour l’auteur de la rupture.

César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions; car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne. Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent, les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.

Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.» Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions quand il la frappera avec le pied.

Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.

Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier, qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.

Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»

En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César, les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat, en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et étouffer les espérances du jeune Octave.

Quelque prudente qu’eût été cette conduite, il faut cependant en convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser, après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton, d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr, ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un pareil usage?

Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres.