Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses lois et les vengeurs de la liberté.

L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur gouvernement.

Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat, trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la tyrannie de César.

Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère, et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la république.

Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque, lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration des affaires publiques.

Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république. Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel; et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur, si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui, qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque considération en le chargeant de chaînes.

La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé. «Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.»

Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa fortune resteroit bornée à celle de citoyen.

Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave. Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et Cassius.

Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles. Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet; mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient, et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille d’Actium soumit l’univers à un seul homme.