La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons, fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise, unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire craindre d’Antoine.

C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa, Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.

Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues, souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses, sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.

L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république. En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix, étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs empereurs.

Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers, et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république, qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles, de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte d’être un usurpateur.

César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.

César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes, et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit jamais dû mourir.


LIVRE TROISIÈME.

On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme; c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux, et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation; il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.