Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.
Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire; il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant, il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69]. Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire, les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains. «Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde, des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables farceurs.»
Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit pas de prix.
Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces, selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent. Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.
On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à redouter aucun ennemi étranger.
A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces. Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs armées s’y opposoit.
Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit pas consenti à le ruiner par des démembremens.
En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains; le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs, exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang et de butin.
Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre. L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service, ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre province.
Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses d’en remplir les fonctions.