Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.

Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en développois les principes.

Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs; et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru le premier devoir venger le genre humain opprimé.

Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron. «Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»

Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron fugitif est abandonné de tout le monde.

Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république; celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.

Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire, à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens, firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre. Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des légions d’Espagne.

Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir, voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans l’avilissement où il étoit tombé?

Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il n’étoit point mort en grand homme.

Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement, la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius, et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes pour faire autoriser son décret.