Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister. Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses.

L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr. On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues, faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des humiliations et des calamités.

Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva, qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur, et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables, son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares, oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets, et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes. Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés, ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux) que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à vous.»

Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces des citoyens pour défendre sa dignité.

Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur, les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne. Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur. Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations d’Antonin.

Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan, avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait, il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux, parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères.

Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire? Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées, ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son fils et sa fortune.

Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris; et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron. Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans, que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne.

L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône. La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur avoient donné de l’ambition.

Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance? La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis.