LIVRE QUATRIÈME.
Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine, de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement, leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité et de l’avarice des Carthaginois.
Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire. Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint méprisable.
Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes: à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates, quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre; et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire, regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée de parvenir à la monarchie universelle.
Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé, peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter, étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer, et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.
C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent que d’une fermeté inébranlable.
La république, occupée par des guerres continuelles, devoit naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome.
C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est, dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains, auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs. Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément, parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix honteuse.
La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.