Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir, l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses lois.

Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains, couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre.

Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à remplir ses devoirs.

Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion. Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats. On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le plus de réputation.

Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie, elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps.

Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce terme, entrent dans la composition du courage.

Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit point par des largesses en argent, ou par une distribution plus abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne peut jamais se relâcher.

Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la république attendoit d’eux.

Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91], ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau; l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action éclatante.

Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait. Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile; notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.