Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes, et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre avec patience.
C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles.
La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité. Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou de mourir devoient rendre invincibles.
Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à l’établissement du gouvernement politique.
Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.
Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent, il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir, les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès, et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice continuel des armes rendoit invincibles.
Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans, dont la république étoit composée de plusieurs villes libres, indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha. Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis, et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.
A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365 de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95], eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour leur salut, et non pour la gloire[96].
C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois, dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.
Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire, leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque, et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.